Article paru dans La Raison de septembre 2024
Avec l’antiquité grecque, on ne peut pas bien sûr – par définition – parler de morale puisque le terme « morale » est dérivé du latin, Cicéron ayant prétendu avoir choisi moralia pour traduire le grec ta ethika. Penser la morale nous invite alors à revenir sur l’invention grecque de la réflexion sur la vie bonne. Deuxième précision, dans ce cycle qui explore les morales de l’insensé, on ne peut pas à proprement parler de morales athées pour l’antiquité. Quoi qu’il y ait eu quelques rares athées – parfois de fausses accusations pour les perdre, comme le fait Aristophane pour perdre Socrate lui faisant dire dans Les Nuées que Zeus n’est pas – la philosophie antique accompagne le paganisme.

L’invention de la philosophie, qui relève davantage de la recherche du vrai que de la certitude de le posséder, est indubitablement liée à la préoccupation de savoir comment vivre, c’est-à-dire comment bon vivre, vivre selon une conception du bien. Par conséquent toute quête morale ne peut philosophiquement pas être séparée d’une réflexion sur la manière de penser avec rigueur, pour savoir comment vivre – quoique certaines approches finiront par répondre que ni la morale ni l’éthique ne relèvent d’un savoir. Ici Socrate comme Épicure s’accordent sur cette quête. Chacun souhaite être heureux, dit Socrate en s’adressant au sophiste Euthydème (Euthydème [278 e]). Quant à Épicure, il commence sa Lettre sur le bonheur par cette remarque « Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. »
L’essor de la philosophie substitue peu à peu une approche rationnelle aux conceptions mythologiques. Certes la rupture n’est pas brusque, Platon recourant parfois aux mythes pour exposer ses thèses et Aristote remarquant au Livre Alpha de la Métaphysique que « même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse ». Pourtant ce qui se joue en Grèce, c’est l’édification d’un espace de pensée profane, détache des seules références mystiques ou religieuses. Jean-Pierre Vernant a bien insisté dans Les origines de la pensée grecque sur la congruence d’apparition de la pensée rationnelle et de la politique, toutes deux fondées sur le discours, le logos. Et si l’on fait un tour parmi toutes les écoles de sagesses hellénistiques, parcourant en imagination par exemple tableau de Raphaël, L’école d’Athènes, on peut décliner les diverses conceptions de l’éthique qui s’y jouent.
Ne commençons pas par les deux sages au centre de l’œuvre, Platon et Aristote, mais déplaçons nous un peu à gauche. Dans son manteau de philosophe, frustre, Socrate discours avec d’autres personnages – dont l’identification n’est pas claire. On peut dire de lui que la plupart des écoles postérieures développent un aspect, l’Académie platonicienne cherchant le Bien en soi, quand Diogène et les cyniques imitent ses provocations pour donner à penser. Socrate, a été accusé d’impiété lors de son procès, comme l’attestent les archives d’Athènes : « Socrate enfreint la loi, parce qu’il ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la cité et qu’il introduit d’autres divinités nouvelles ; et il enfreint la loi aussi parce qu’il corrompt la jeunesse. Peine requise : la mort. » Dans l’apologie de Socrate pointe un problème de taille : si l’on sait ce qui est bon pour le poulain ou pour le veau, sait-on ce qui l’est pour l’homme ? Comment de pluscomprendre et éduquer à la morale si la sagesse tient dans ce qu’ l’on reconnaisse d’abord ses propres lacunes : car l’Apologie ne cesse d’affirmer que la sagesse de Socrate ne repose que sur le savoir d’une ignorance. Son éducation fondée sur la raison n’a alors rien à voir avec celle des sophistes. Ceux-ci font du droit du plus fort la justice, là où Socrate fait du soin de l’âme la fin de toute quête philosophique. Quel est le but de Socrate ? Il faut s’« occuper de la vérité et de la sagesse, de ton âme et de son perfectionnement. » Apologie [29 e], quitte à finir par se détourner du corps. Socrate n’a pas peur de la mort : « et alors je prouvai, non pas en paroles, mais [32d] par des effets, que je me souciais de la mort comme de rien » car en fait elle n’est rien pour lui, et l’on peut se détacher du corps. La morale se fait exigence de droiture, le respect de la loi, tant et si bien qu’il affirme, et prouve en acceptant sa condamnation à mort alors que le tribunal lui offrait une échappatoire et que ses amis lui proposent de le faire évader, que « commettre l’injustice était pire que la subir. » (Gorgias 473 b).
Cette exigence de moralité portant sur le souci de soi va conduire les divers disciples socratiques, puis les autres écoles de sagesse, à chacun développer sa conception morale. Le premier d’entre eux, Platon, fondateur de l’Académie, porte à ses plus grandes extrémités la quête d’un savoir vrai qui soit un savoir du bien. L’une des leçons de la célèbre allégorie de la caverne au livre VII de la République, c’est qu’il faut quitter les erreurs du monde sensible et de l’opinion pour atteindre la connaissance du bien en soi, où le vrai, le juste – et le beau ! – se confondent. Être moral c’est savoir ce qu’est la morale. D’où le paradoxe surprenant par lequel Platon affirme que nul ne fait le mal volontairement ! Supposons qu’il y ait un savoir du bien et du mal, choisit-on entre les deux ? La solution platonicienne peut paraître surprenante : si le bien est l’objet d’une connaissance, on ne peut choisir le mal en connaissance de cause : « nul ne peut vouloir les choses mauvaises. » Ménon [78a] .
Sur la fresque de Raphaël, à droite de Platon, se tient Aristote, tenant dans ses mains son ouvrage L’éthique. Là où Platon, le doigt en l’air désigne le ciel des idées, Aristote avance une main tendue, horizontale. Nous invite-t-il à plus de modération, à considérer les choses terrestres ? Quoiqu’il en soit, sa Morale – il est l’auteur d’au moins deux livres d’éthique et d’une Grande Morale – propose de choisir la prudence, le juste milieu en toutes choses. Il rapporte l’éthique au caractère, chacun devant atteindre une forme d’excellence, un caractère vertueux, « ethikē aretē ». Pour cela la pratique de la vertu seule permet d’atteindre le bonheur, eudaimonia. La morale s’acquière ainsi autant par l’habitude que par la connaissance pure. On doit à Pierre Hadot une abondante réflexions sur les exercices de philosophie pratiqués par les grecs. Chaque école insiste sur la nécessité de faire des méditations, de véritables travaux pour atteindre la vertu.
Ceux qui vont mettre le plus en œuvre cette conception de la philosophie comme exercice spirituel sont indubitablement les stoïciens, pour qui la constante mise à l’épreuve de la vertu, l’ascèse morale et physique, constituent là aussi une exigence permanente. Le sage n’est pas celui qui ignore les aléas de fortune, c’est celui qui sait composer avec eux et rester autant que possible indifférent : d’où la formule apocryphe, indûment attribuée à Sénèque : « Vivre ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. » La conduite éthique vise à s’améliorer, sans pour autant demeurer dans un repli sur soi, tant il était important pour eux de participer à la vie de la cité, ainsi que le montre l’empereur philosophe Mar-Aurèle.
En bas à gauche du tableau, parfois retiré des cartes postales vendues au Vatican manifestement recadrées, se tient, le front sein d’un collier de fleurs, Épicure, le philosophe du Jardin. Sa quête du bonheur, eudaimonia est eudémoniste : le plaisir, notamment de la sensation, étant « le principe et le but de la vie bienheureuse. » Pourtant par différence avec son prédécesseur, Aristippe de Cyrène, il ne préconise pas n’importe quel plaisir, pas plus qu’il ne confond son éthique avec une forme d’égoïsme : le souci du plaisir s’étend à celui d’autrui, qui l’enrichit par l’amitié. Dès lors le sage sera moral en partageant – lors de banquets frugaux – la réflexion sur ce qu’il y a lieu de faire pour augmenter le plaisir commun. C’est pourquoi on dit qu’à l’entrée de son jardin il était écrit « ami, toi qui passe, entre ici le plaisir est le souverain bien ».Le Vatican qui a conservé secrètes des maximes épicuriennes, ne pouvait cautionner ni cette apologie du plaisir, ni le premier principe épicurien qui nous invite à ne pas craindre les dieux.
Retournons à notre fresque. Dans un manteau mité, aux pieds de Platon et d’Aristote avachi sur l’escalier, se tient Diogène de Sinope, le plus connu des philosophes cyniques. De lui nous n’avons pas de textes, mais des histoires, des anecdotes, tant pour lui, plus encore que pour les autres, la philosophie n’est pas une théorie mais bien une pratique. En se promenant de jour une lanterne allumée cherchant un homme, il provoque les athéniens en qui il ne voit pas de vrais hommes. Le cynisme tient d’ailleurs son nom autant du gymnase du chien auprès duquel il philosophait du fait qu’il avait la réputation d’aboyer sur ses semblables. Avec lui la morale consiste justement à démystifier la prétendue morale des bonnes mœurs qui en fait nous fait perdre notre vraie nature. Ainsi le cynique se défie du luxe, mais aussi de la morale sexuelle, des valeurs prétendues sacrées et même de la religion de son temps. En revenant à une vie simple, le cynique semble croire qu’il échappe à la culture. Est-ce vrai ? Est-ce possible ? Rousseau, malgré tout l’amour qu’il porte à la vie naturelle, doute qu’on puisse un jour retrouver la nature originelle, le travail de la culture ayantdéfinitivement dénaturé l’homme.
Bibliographie
- Platon, Apologie de Socrate
- Aristote, Éthique à Nicomaque
- Épictète, Manuel
- Épicure, Lettres, sentences et maximes
- Léonce Paquet, Les cyniques grecs (Le livre de poche)
- Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ? (Folio)

