
La mort du militant identitaire1, Quentin Deranque, à Lyon, constitue un drame effroyable, et sa famille endeuillée, doit attendre que la justice apporte tout son éclairage sur les responsabilités. Elle doit travailler sereinement. Dans un État de droit aucune cause ne peut justifier le recours à la violence extrême.
Raison de plus pour que ne s’inverse pas le discours. En quelques jours la folie médiatique soigneusement entretenue par l’extrême droite, entend faire oublier des années de violence déversée, souvent impunément, par cette même extrême droite. Le fait est connu et abondamment renseigné, depuis longtemps, et le site d’information Rue 89 Lyon y consacrait quelques semaines après cette affaire un dossier complet, intitulé « L’extrême droite à Lyon 15 ans d’impunité »2.
La manière dont de nombreux commentaires font abstraction de cette situation est époustouflante. Partout dans le monde le fascisme reprend de la force, et partout, se développe un partage de la conquête du pouvoir par l’élection et par la violence physique. Trump a pu à la fois tenter la prise du Capitole, et gagner électoralement. Une fois au pouvoir il détourne les moyens de l’État pour mener des actions dignes des pire milices avec l’ICE : enlèvement d’enfants, embuscades et même assassinats d’opposants. À chaque fois il commence par mettre l’accusation de violence sur les victimes. C’est le même Trump d’ailleurs qui à l’occasion des manifestations après la mort de Georges Floyd en 2020 voulait classer les antifas comme organisation terroriste.3 Au Brésil, Bolsonaro a mis en place, à la même période, une milice, peu inquiétée par la police4. Que ferait un gouvernement d’extrême droite en France, quand Bardella prend pour modèle la politique d’immigration de Trump ?
L’extrême droite est foncièrement liée à la violence. Elle l’a théorisé et mis en œuvre : dans les années 1920-1930, les chemises noires et brunes de Mussoloni et Hitler ne cessaient de l’utiliser pour faire taire leurs opposants, pour ne rien dire de leur pratique une fois au pouvoir. Rappelons le slogan franquiste « ¡ viva la muerte ! ». Nous avons connu des massacres de masse commis par l’extrême droit. En 2011 en Norvège Anders Behring Breivik assassine 68 jeunes gens de la Ligue des jeunes travaillistes. En 2019 en Nouvelle Zélande, Brenton Tarrant tue 51 musulmans. Ces suprémacistes se revendiquent de la thèse complotiste du grand remplacement, véhiculée par Renaud Camus et reprise par le RN et Reconquête.
En France, on a en mémoire le 6 février 1934 et la tentative de coup d’État. L’exaltation de la violence, comme tactique de prise du pouvoir, comme manière de l’exercer pour réprimer ses opposants est le signe de l’extrême droite. Et que l’on n’y oppose pas que c’est aussi le cas des intégristes islamistes : les fanatismes religieux on en effet toujours justifié la violence pour faire taire toute contestation, comme l’a si bien montré l’Inquisition contre ceux qu’ils nommaient hérétiques. Il y a évidemment un fascisme vert qui se réclame du Coran, comme il y en a un qui se réclame des croix celtiques : tous ont en commun de théoriser le recours à la violence politique et à la guerre.
Récemment l’historien Johann Chapoutot, qui a notamment consacré un ouvrage essentiel pour comprendre la relation du nazisme à la violence, montrait aussi que lors de son ascension au pouvoir le NSDAP a utilisé la violence physique5, jusqu’au meurtre, et que lors des rixes avec les syndicats et les partis de gauche, qui ont dû s’organiser, les militants nazis étaient rarement inquiétés. Face aux ligues d’extrême droite, en France, la SFIO avait dû mettre en place des groupes d’autodéfense populaires, les JGS (Jeunes Gardes Socialistes) et les TPPS (Toujours prêts pour servir), cette histoire a été peu à peu oubliée6.
En France, depuis l’essor du Front National, l’extrême droite renoue avec la violence extrême de manière systématique. De 1979 à l’été 1980, 325 actes de violences, dont 50 attentats à l’explosif, furent imputés à l’extrême droite7. On ne compte plus les agressions, et les meurtres parfois. Le 21 février 1995, Ibrahim Ali, 17 ans, était tué d’une balle dans le dos par des colleurs d’affiche du FN aux Aygalades8. Le 1er mai 1995, Brahim Bouarram, 29 ans, est assassiné par des militants d’extrême droite issus du défilé du Front national.9 Et depuis on assiste à un partage des rôles, le RN dédiabolisé restant bien silencieux vis-à-vis des exactions des groupes identitaires, royalistes, du G.U.D., etc. Lors du meeting de Zemmour, en 2021, des militants antiracistes sont lynchés devant les caméras10, notamment par des membres des Zouaves et du GUD11. Le 19 mars 2022, pour s’être interposé lors d’une agression raciste, le rugbyman Federico Martin Aramburu est assassiné par balles par un militant d’extrême droite ancien du GUD 12. On pourrait multiplier les exemples. Un rapport de 2022 montre qu’une dizaine d’attentats d’extrême droite ont été déjoués depuis 2017, dont celui du groupuscule “Honneur et Nation” de faire exploser une loge maçonnique en Moselle. De 2019 à 2023 il y a eu 77 atteintes contre des mosquées de la part de l’extrême droite en France13, et l’on se souvient qu’un ancien candidat du FN avait tiré sur deux personnes en à la Mosquée de Bayonne. Rien qu’en 2022, en huit mois cinq personnes sont assassinées par l’extrême droite en région parisienne.14 L’antisémitisme de l’extrême droite, malgré là encore une dédiabolisation intense, continue de s’exercer dans de nombreuses franges de l’extrême droite. En 2024, donc bien après le 7 octobre et la multiplication de signalement d’actes antisémites en France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme a publié un rapport sur leur teneur. Il constate « il y a « des stéréotypes anciens, spécifiques aux Juifs, et reflet de leur longue histoire, qui résistent voire progressent » : croyance en un pouvoir excessif, rapport supposé à l’argent, soupçon de double allégeance à Israël et à la France… Ce « vieil antisémitisme » reste « plus marqué à droite qu’à gauche » et il « continue à battre des records à droite et plus particulièrement à l’extrême droite » »15 Ce n’est que l’alliance de circonstance entre l’extrême droit française et celle pro-Netanyahu qui peut le faire oublier.
À Lyon précisément. Lyon, hélas, où comme le rappelle le dossier de Rue 89 Lyon évoqué plus haut, l’extrême droite est fortement ancrée. C’est la ville ou a sévi le négationniste Faurisson, celle où Marion Maréchal a ouvert une école de formation, celle où les groupuscules identitaires, royalistes, etc. entrent en émulation. On ne compte plus les locaux syndicaux1, politiques, associatifs, les librairies, les bars saccagés, les ratonnades dans les pentes de la Croix Rousse, ni les descentes, casqués et armés, en marge de manifestations sociales, syndicales ou anti-racistes…16 Des militants de gauche sont ciblés, lors de rassemblements ou directement agressés proche de leurs domicile. C’est cette histoire que la récupération de la mort du militant identitaire Q. Deranque veut faire oublier.
Antifasciste, Antiraciste, Internationaliste, Toujours !
Benoît Schneckenburger
1« Selon le groupe « nationaliste-révolutionnaire » lyonnais Audace, Quentin était un de leurs « sympathisants », après avoir été membre du mouvement d’extrême droite et royaliste Action française à Vienne. « Il participait à de nombreux entraînements sportifs à nos côtés, encore la semaine dernière », pour faire de la boxe ou du footing, a affirmé à l’Agence France-Presse un « porte-parole » d’Audace, sous le couvert de l’anonymat. », Le Monde, 15 Février 2026.
2https://www.rue89lyon.fr/dossier/lyon-extreme-droite-15-ans-impunite/
3https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/01/mort-de-george-floyd-trump-cible-la-mouvance-antifa-qu-il-veut-classer-comme-organisation-terroriste_6041360_3210.html
4https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/en-direct-du-monde/au-bresil-la-milice-veritable-mafia-dispute-le-territoire-carioca-aux-trafiquants-de-drogue-3742290
5La loi du sang. Penser et agir en nazi Gallimard
6Tenir la rue Matthias Bouchenot, Libertalia
7https://revue.alarmer.org/a-lextreme-droite-lantisemitisme-est-il-residuel/
8https://www.laprovence.com/article/region/9607857502298914/marseille-30-ans-apres-le-meurtre-dibrahim-ali-le-21-fevrier-1995-le-temps-sest-arrete-a-la-savine
9https://www.gisti.org/spip.php?article7507
10https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2021/12/05/meeting-d-eric-zemmour-violents-incidents-entre-des-participants-et-des-militants-antiracistes_6104827_6059010.html
11https://www.franceinfo.fr/faits-divers/justice-proces/militants-de-sos-racisme-agresses-marc-de-cacqueray-ex-dirigeant-du-groupuscule-les-zouaves-face-a-la-justice_6938336.html
12https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/03/23/homicide-de-federico-martin-aramburu-apres-quatre-jours-de-cavale-deux-militants-d-extreme-droite-arretes_6118857_3224.html
13https://www.mediapart.fr/journal/france/280423/mosquees-attaquees-cette-serie-noire-que-l-etat-ne-veut-pas-voir
14Les tueurs d’extrême droite Paul Conge, éditions du rocher
15https://www.sudouest.fr/societe/racisme/l-antisemitisme-a-gauche-est-sans-comparaison-avec-celui-a-l-extreme-droite-selon-la-cncdh-20316891.php
16https://www.rue89lyon.fr/2025/10/13/data-70-violences-extreme-droite-radicale-restent-impunies-lyon/
- Pas plus tard que dans la nuit du 15 au 16 Février 2026, c’est le local de Solidaires qui est attaqué, après que la porte parole de Némésis sur News ait associé le synadicat « à tort et sans aucune preuve aux violences qui ont causé la mort d’un militant d’extrême droite. » https://www.solidairesrhone.org/spip.php?article1280 ↩︎

