Je ne crois pas à l’astrologie, mais pas plus aux hasards de calendrier quand se produit une conjonction éditoriale. Ce mois de mars plusieurs ouvrages sortent et concernent le devenir de la démocratie :
Geoffroy De Lagasnerie, l’âme noire de la démocratie Flammarion,
Edwy Plenel, La démocratie n’est pas l’élection Seuil,
et le 18 mars mon ouvrage sous-titré « Qui a peur de la démocratie » chez Fayard, La Haine du peuple.
Les deux premiers ont été, notamment, reçus dans la matinale de France Culture, Edwy Plenel le 4 mars 2026 et Geoffroy de Lagasnerie le 23 février.

Je vais ici en faire une recension partiale, le sujet étant sérieux en ces temps incertains où l’Assemblée Nationale découvre qu’à suivre le seul récit de l’extrême droite, elle finit par rendre hommage à un militant néonazi tout en accusant le mouvement anti-fasciste d’être fasciste. S’il est des moments orwelliens, celui-ci en est un. D’où la nécessité de bien nommer les choses. Ce ne sont pas que des querelles de mots d’ailleurs, contrairement à ce que peuvent croire quelques éditorialistes ou intellectuels médiatiques. Les deux livres de Geoffroy De Lagasnerie et Edwy Plenel, parlent tous les deux de la démocratie, mais, l’accusant pour l’un, la défendant pour l’autre, parlent-ils de la même chose ?
Geoffroy De Lagasnerie, l’âme noire de la démocratie Flammarion
Geoffroy De Lagasnerie prétend écrire un Manifeste pour un autre idéal politique. Et d’idéal, en effet, il est bien question, non seulement en ce qui concerne une certaine naïveté dans les solutions préconisées, mais plus métaphysiquement, un idéalisme politique dans le constat qu’il établit.

Faisant mine d’aller à contre courant, il prétend que tout le monde défend la démocratie. C’est tout l’inverse de la thèse que je défends de mon côté, montrant dans la haine du peuple que depuis son instauration elle est toujours refusée, notamment par les intellectuels, même les plus grands comme Platon, Kant ou Hegel pour ne nommer qu’eux, jusqu’aux plus minables ou serviles comme Alain Minc ou Alexandre Adler. Le livre de G. De Lagasnerie s’inscrit dans cette lignée et suggère, pour faire gagner les idées progressistes et émancipatrices qui sont les siennes, qu’on doive parfois admettre de ne pas être démocrate pour que la politique soit « plus libre, plus rationnelle, en un mot plus respirable. » Il prend appui pour cela sur des méfaits commis au nom de la démocratie, jusqu’au récent génocide en cours à Gaza du fait d’un État démocratique, ou encore les référendums contre les droits des LGBTQI+ dans des États fédéraux américains dirigés par les Républicains. Ainsi, selon lui, parfois un citoyen progressiste devrait s’en remettre à des méthodes moins démocratiques, pour faire triompher la justice ou les droits des minorités.
Cet essai pourtant n’est convainquant ni par son analyse, ni par ses conclusions, d’autant moins s’agissant d’un Manifeste, dont la référence à d’autres manifestes laissait espérer quelque chose de plus révolutionnaire. En fait, bien souvent ce qu’il nomme les méfaits de la démocratie, viennent de ce que les défenseurs d’une démocratie plus conforme à l’idée de pouvoir du peuple relèvent comme non-démocratique. Parce que les formes actuelles du parlementarisme reproduisent les effets de domination, et notamment de domination de classe, il en attribue à cause à la démocratie, là où ses défenseurs, justement, mettraient l’accent sur l’absence de démocratie dans les procédures électorales qui reproduisent une forme de cens.
Prenant exemple sur les conventions citoyennes, qui recourent au tirage au sort, il y voit une réponse à la démocratie, là où justement l’idée athénienne de démocratie en faisait la caractéristique principale.
On peut aussi le dire de son injuste procès fait à Rousseau, à qui il reproche de n’avoir pensé ni la forme de la loi, ni la fonction du gouvernement. Cela vient d’une confusion, souvent faite par qui ne lit pas attentivement le Contrat Social : en affirmant qu’il se contente de parler d’une agrégation des « volontés individuelles » en une « volonté commune » (sic) il ne voit pas que le Citoyen de Genève parle lui de la « volonté générale », et que précisément, parce qu’ayant la forme de la généralité, elle suppose un type de délibération qui nous force – on l’a bien souvent reproché à Rousseau ! – à sortir de l’individualité, pour penser au-delà de nos intérêts particuliers qui pourraient porter atteinte à autrui, pour envisager les conséquences de la loi pour tous. Même chose s’agissant du gouvernement : comment écrire que Rousseau aurait ignoré la question « éthique des effets du gouvernement », alors que précisément une de ses originalités consiste à avertir que le gouvernement court toujours le risque de vouloir s’imposer en corps, de se substituer à la souveraineté du peuple ?
Finalement ce « manifeste » n’en conserve que le mauvais côté de l’avant-gardisme. Typique des révolutionnaires de la rue d’Ulm, déçu que le peuple ne reconnaisse pas immédiatement la valeur des principes qu’ils chérissent, il préfère s’en remettre à une forme d’autoritarisme scientifique : « au mythe démocratique (…) il faudrait donc substituer une autre culture politique qui s’articulerait à une conception réaliste, singularisante et dynamique de la compétence. » On a l’impression qu’il convoque ici toute la novlangue des technocrates qui d’habitude nous vendent les réformes structurelles du FMI, la casse des services publics, de la sécurité sociale ou des retraites. Au fond, il prétend, comme Alain Minc, au cercle de la raison, un cercle qui ne se situerait pas chez les lobbyistes de la finance à Bruxelles, mais dans les arrières salles des cafés du quartier de l’école normale supérieure.
Il dit promouvoir à la place de la délibération démocratique un parlement des sciences : « pourquoi, dit-il, ne donnerions-nous pas à des scientifiques le pouvoir de censurer les lois ? », n’est-ce pas croire que les scientifiques de l’École Normale savent mieux que le peuple ce qui est bon ? Il dévoile là la vieille analyse platonicienne au Livre V de la République qui laisse aux philosophes rois le privilège de gouverner la cité. Non seulement parce qu’ils sauraient mieux ce qu’est le vrai, échappant aux ivresses d’un peuple comme toujours peint sous les traits de ventres avides ; mais surtout, et c’est bien là son idéalisme, parce qu’il croit que la politique relève d’une vérité scientifique. C’est tout le programme des fondateurs de l’école française de science politique, qui, en contre-révolutionnaires, ont voulu rétablir l’aristocratie de la compétence – par eux choisie et définie – ne pouvant rétablir l’aristocratie de naissance. Cette conception idéaliste reproduit ici l’approche de Platon et comme lui croit qu’il est possible – aux intellectuels comme lui ? – de savoir ce qu’est la justice, et de pouvoir devoir l’imposer aux autres. G. De Lagasnerie croit que par la raison, nouvelle instance désincarnée – curieux pour quelqu’un qui n’a de cesse de parler de l’incarnation de la subjectivité ! – on pourrait connaître ce qu’elle est, comme Socrate nous demandant ce que sont le Beau, le Bien, le Vrai ou le Juste dans le ciel éternel de l’arrière monde idéal. « Dieu est mort » et nous ne croyons plus à l’existence de tels arrières mondes, qui répètent sous la forme idéalisée d’une république des savant la vieille antienne de la révélation divine, qui pat nature, est toujours anti-démocratique. À la théocratie de la compétence, nous opposons en effet la démocratie, non comme instance, mais comme processus. Là ou G. De Lagasnerie déplore la nature procédurale de la démocratie, nous y voyons au contraire sa vertu : en politique la vérité n’existe pas par nature comme antérieure aux processus qui la rendent, momentanément, possible. Nul ne la détient a priori : ni Dieu, ni César, ni la rue d’Ulm. La démocratie suppose l’incertitude, mais rend possible par la médiation la délibération sur les principes que nous décidons communs.
S’il se réfère dans sa critique de la démocratie aux analyses plus fréquentables d’Octave Mirbeau s’agissant de l’élection, de Bakounine dans Dieu et l’État, et à la Note de Simone Veil Sur la suppression générale des partis politiques, je crains que sa référence ultime ne trahisse le fond de sa pensée. La fin de son ouvrage se conclut par un retour à Nozick, l’auteur de Anarchie, État et utopie, qui, comme on le sait n’est pas un libertaire, mais la référence de bien des libertariens. Nozick en effet affirme qu’« un État minimal, limité de façon étroite aux fonctions de protection contre la violence, le vol, l’escroquerie, et pour assurer le respect des contrats privés, est justifié. Toute extension de ces fonctions viole le droit des individus à ne pas être contraints, et est donc injustifiée. » Et conformément aux libertariens, Geoffroy De Lagasnerie ne croit pas à la possibilité d’une cité politique, à laquelle il oppose une myriade de communautés repliées sur elles-mêmes : il voit dans le modèle libertarien de Nozick « l’image d’une utopie alternative à la démocratie ». Perdu dans sa propre utopie – u topos signifiant nulle part ! – ignorant la réalité des processus de domination économiques, il s’en remet même au règlement commercial de l’Union Européenne permettant « la loi d’autonomie des parties ». Il emprunte peut-être iciaux réflexions de Deléuze et Guattari – qui doivent se retourner dans leur tombe – sur la territorialisation et la déterritorialisation pour penser ce qu’il nomme « déconnexion entre la logique du droit et la logique du territoire ». En fait il promeut le principe libéral économique du choix contractuel qui permet l’exil fiscal et la décharge sur le seul travail des coûts sociaux ! N’a-t-il aucun souvenir du Discours sur le libre arbitre de Marx ? Ne sait-il pas ce qu’est L’individualisme possessif qui finit par nous faire croire que nous sommes des propriétaires de nos corps, et donc prêts à les mettre en concurrence ? Malgré un appel à l’imagination, il réalise, j’espère à son corps défendant, la lente transformation qui en a déjà trop emportés, de la philosophie libertaire en idéologie libérale-libertarienne.
Karl Marx, parlant de la Philosophie de la misère de Proudhon, disait, avec mépris – et avec excès – misère de la philosophie. De L’âme noire de la démocratie, il ne reste, hélas, que la démocratie sans âme — et une noirceur toute libérale.
Edwy Plenel, La démocratie n’est pas l’élection Seuil, Libelle
L’ouvrage d’Edwy Plenel ne prétend lui ni révéler l’âme cachée de la démocratie, ni faire manifeste. Il en reste au format plus modeste, plus court, mais plus efficace, du libelle, et n’a qu’une ambition : sauver la démocratie, à condition de ne pas la réduire au processus électoral, et donc d’en évoquer les à côtés nécessaires, dont, ce qui ne surprendra personne de la part du fondateur de Médiapart, une presse indépendante.

Il dresse alors à grands traits, format oblige, le portrait des ennemis de la démocratie, notamment ceux qui n’on qu’une crainte, que le peuple s’en mêle, reprenant les arguments en faveur de l’apathie populaire défendue par la trilatérale à laquelle avaient contribué Huntington et Crozier. Il rappelle à cette occasion l’écho de ce mépris du peuple, incarné ensuite par Alain Minc, conseiller successif d’une certaine gauche de gouvernement, de Sarkozy et de Vincent Bolloré. À la confiscation institutionnelle de la démocratie, au risque du fascisme libéral, déjà théorisé par Schmitt, il oppose un renforcement de la démocratie par l’implication citoyenne.
Et là où Geoffroy De Lagasnerie concluait en se référant au libertarien Nozick, il en appelle à Rosa Luxemburg et à Étienne de La Boétie : « la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ». Chacun ses choix, et on préfèrera en effet Rosa Luxemburg et Étienne de La Boétie.


