La Commune de Paris et la conquête laïque

Paris, printemps 1871. Soixante-douze jours. Assez pour poser les fondations de la France laïque.

Le 18 mars 1871, Paris se soulève contre le gouvernement de Versailles. La Commune qui s’installe le 28 mars ; elle sera écrasée dans le sang de la Semaine sanglante, le 28 mai. Mais en soixante-douze jours, ses délégués accomplissent quelque chose d’inédit dans l’histoire française : ils construisent, mesure par mesure, les fondations d’un État laïque. La Commune le pose en quelques semaines, dans l’urgence et l’adversité, ce que Jules Ferry mettra dix ans à réaliser pour l’école, et la Troisième République trente quatre ans pour la séparation des Églises et de l’État.

Contrairement à la caricature haineuse des Versaillais, elle n’en est pas restée à un anticléricalisme brutal, bien au contraire. Elle a mis en place un principe politique fondateur : la chose publique — l’école, l’hôpital, l’état civil, le cimetière — ne peut appartenir à aucune confession. Elle doit être accessible à tous, croyants ou non, sans condition d’appartenance religieuse. C’est ce principe, et non un esprit de ressentiment, qui inspire chacun des décrets de la Commune. Les bouchers Versaillais n’auront pas cette attention : sabre et goupillons vont s’unir pour traquer les versaillais : reconnu par un prêtre, dénoncé, Eugène Varlin est trainé les mais attachées, éborgné, fusillé assis, le lieutenant Sicre, qui l’a arrêté pille son cadavre. 651 enfants de sept à seize ans, dont le quart n’a pas 15 ans, furent arrêtés par l’armée et 4 000 femmes furent assassinées.

Fédérés fusillés pendant la Commune de 1871 – Média LAROUSSE

La première séparation de l’Église et de l’État  le 2 avril 1871

Cinq jours après sa proclamation, la Commune frappe le premier grand coup. Le 2 avril 1871, le Journal officiel publie un décret qui tient en trois articles décisifs.

Premier article : l’Église est séparée de l’État. Deuxième article : le budget des cultes est supprimé – quelque quarante millions de francs versés chaque année par l’État à l’Église catholique pour payer les évêques, les curés, les chapelains . Troisième article : tous les biens appartenant aux congrégations religieuses sont déclarés propriété nationale. Ce seront les mesures essentielles de la loi de 1905

Le Préambule en explique les motifs :

« Considérant que le premier des principes de la République française est la liberté  ; Que la liberté de conscience est la première des libertés ; Que le budget des cultes est une violation permanente de ce principe puisqu’il impose les citoyens contre leur propre foi ; Considérant, en fait, que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté. La Commune de Paris décrète : l’Église est séparée de l’État. » — Journal officiel de la Commune, 3 avril 1871

La mesure s’inscrit dans un esprit défense de la liberté d’opinion inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, « nul ne peut être inquiété pour ses opinions » (art. 10) . Les mesures contre l’Église ne sont pas dogmatiques, mais reconnaissent la coalition antérieure de l’Église avec la monarchie, Église qui avait condamné les droits de l’homme et la démocratie et le fera encore après la Commune dans l’Encyclique Rerum Novarum de 1891.

Financer le culte catholique sur les deniers publics revient à contraindre athées, protestants, juifs, … à subventionner une Église à laquelle il n’appartiennent pas. C’est une atteinte à la liberté de conscience – le principe le plus élémentaire de toute république digne de ce nom.

La IIIe République n’accomplira ce même geste que trente-quatre ans plus tard, avec la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. 

L’école libérée : laïcité et gratuité de l’enseignement (mi-avril 1871)

Quelques semaines après le décret de séparation, Édouard Vaillant, délégué à l’Enseignement, prend les mesures pour libérer l’école de l’emprise religieuse. Notons qu’au XIX° la revendication d’une école libre concernait une école libérée de la tutelle religieuse. À Paris en 1871, les frères des Écoles chrétiennes tiennent de nombreuses classes de garçons ; les congrégations féminines -comme les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, les Dames de la Retraite – assurent l’essentiel de l’instruction des filles. La Loi Guizot de 1833 assignait à l’enseignement primaire une vocation profondément religieuse prévoyant : « l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures. » L’école napoléonienne ne valait guère mieux il est vrai elle qui en 1808 proclamait que les écoles « prendront pour base de leur enseignement : 1) les préceptes de la religion catholique ; 2) la fidélité à l’Empereur, à la monarchie impériale […] et à la dynastie napoléonienne ». Quant au règlement destiné aux instituteurs de la Seine de 1870, l’article I précisait que « le principal devoir de l’instituteur est de donner aux enfants une éducation morale et religieuse et de graver profondément dans leurs âmes le sentiment de ce qu’ils doivent à Dieu ».

Vaillant ordonne que tout le personnel enseignant des écoles communales soit désormais laïque. Les instituteurs congréganistes sont remplacés par des instituteurs civils, salariés de la Commune, indépendants de toute hiérarchie ecclésiastique. Pour les filles, des institutrices laïques sont recrutées en urgence — pour la première fois à Paris, des femmes peuvent enseigner à d’autres femmes sans appartenir à un ordre religieux.

Dans le même mouvement, l’enseignement est déclaré intégralement gratuit. Le catéchisme obligatoire est retiré des programmes. La morale enseignée aux enfants ne sera plus religieuse mais civique et rationnelle. Des bibliothèques populaires ouvrent dans les mairies d’arrondissement pour diffuser une culture laïque accessible à tous.

La délégation formule son ambition dans des termes qui préfigurent les lois Ferry : l’arrêté du 28 avril 1871 signé Vaillant, stipule qu’il est « nécessaire d’organiser, dans le plus bref délai, l’enseignement primaire et professionnel sur un modèle uniforme » et « urgent de hâter partout où elle n’est pas encore effectuée la transformation de l’enseignement religieux en enseignement laïque »

La loi Goblet de 1886 achèvera la laïcisation du corps enseignant. La Commune avait tracé la voie.

Le crucifix décroché : retrait des signes religieux des classes (fin avril 1871)

La laïcisation du personnel ne suffisait pas si l’espace scolaire restait marqué par les symboles d’une seule confession. Fin avril, un arrêté de la délégation à l’Enseignement ordonne le retrait de tous les emblèmes confessionnels des locaux scolaires : crucifix, images pieuses, statues de saints, portraits de papes accrochés aux murs des salles de classe.

L'enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris - La Presse Illustrée du 20 février 1881 (source : © Musée Carnavalet – Histoire de Paris)
L’enlèvement des crucifix dans les écoles de la ville de Paris – La Presse Illustrée du 20 février 1881 – GERLIER Léon (source : © Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

La salle de classe devient officiellement neutre — un espace commun à tous les enfants, quelle que soit la religion de leur famille. Il faut que l’école soit à l’enfant ce que la mairie est au citoyen : un lieu neutre, ouvert à tous, où nulle croyance particulière ne prime. Vaillant mène rudement la bataille, le 11 mai, il donne l’ordre de retirer des écoles « crucifix, madones et autres symboles », et le 17 mai : « partout où de semblables résistances se produisent, elles doivent être immédiatement brisées et les récalcitrants arrêtés. » Et dans son manifeste Aux Communeux de 1874 il expliquera sa philosophie : « Nous sommes athées, parce que l’homme ne sera jamais libre, tant qu’il n’aura pas chassé Dieu de son intelligence et de sa raison. »

L’exécution est rapide dans les arrondissements populaires où la Commune est solidement implantée, plus lente dans les quartiers bourgeois de l’Ouest parisien. Des inspecteurs sont dépêchés pour vérifier l’application dans chaque école.

Ce geste – décrocher le crucifix de la classe – deviendra l’acte emblématique de la laïcité scolaire. Les circulaires de novembre 1882, sans jamais citer la Commune, feront de même : la neutralité de l’école publique se voit, elle s’incarne dans les murs mêmes de la salle de classe.

L’égalité réelle : le financement des fournitures scolaires (mai 1871)

La Commune va plus loin cependant en intégrant la question sociale. Rendre l’école gratuite est une chose ; mais une école dont les parents doivent quand même acheter les cahiers, les plumes et l’encre n’est pas réellement accessible aux familles ouvrières. Plusieurs délégués font valoir cet argument au Conseil, et la Commune adopte une mesure qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire scolaire française de l’époque : la prise en charge, sur fonds publics, des fournitures scolaires des élèves des familles sans ressources.

La logique est celle d’une laïcité sociale. Les familles pauvres n’avaient souvent accès à l’instruction gratuite que par les écoles congréganistes, qui pratiquaient la gratuité totale en échange d’un enseignement religieux. En assumant le coût des fournitures, la Commune coupe ce lien entre pauvreté et dépendance confessionnelle : l’école laïque devient réellement accessible, réellement concurrentielle, pour les familles du peuple.

Des commissions d’arrondissement établissent des listes d’élèves bénéficiaires ; des bons sont distribués aux mairies pour l’achat dans les papeteries de quartier. La mesure n’a pas le temps d’être pleinement déployée avant la Semaine sanglante, mais elle est votée et partiellement exécutée dans plusieurs arrondissements du nord et de l’est de Paris. La IIIe République reprendra le principe avec la gratuité des manuels scolaires, instaurée en 1881.

Mourir libre : la laïcité des funérailles (avril-mai 1871)

La Commune étend la laïcité jusqu’au seuil de la mort. Sous le régime concordataire, les enterrements civils – sans messe ni prêtre – sont légalement possibles depuis le Code civil de 1804, mais pratiquement entravés. Les fossoyeurs sont des employés paroissiaux ; la compagnie concessionnaire des Pompes funèbres de Paris est liée aux institutions religieuses ;la pression sociale rend l’enterrement laïque quasi impossible pour une famille ouvrière. Mourir sans Église, c’est, dans les faits, mourir mal.

La Commune supprime ces obstacles. Elle garantit aux familles la possibilité d’obsèques intégralement civiles : pas de passage obligé par la paroisse, pas d’emblèmes religieux sur le corbillard si la famille ne le souhaite pas. Les fossoyeurs et le personnel du Père-Lachaise deviennent des agents municipaux laïques. Les débats du Conseil de la Commune témoignent de la philosophie qui anime la mesure : nul ne doit être contraint, au seuil de la mort, à une cérémonie que sa conscience rejette. La Commune assure à chaque citoyen le droit de finir sa vie selon ses convictions.

Mémoires de la Commune de 1871 dans l'est parisien – Paris Lights Up

La portée symbolique est immense pour les ouvriers parisiens, dont beaucoup ont rompu avec l’Église depuis des décennies sans avoir accès à une mort digne en dehors du cadre ecclésiastique. La loi du 15 novembre 1887 sur la liberté des funérailles consacrera au niveau national ce que la Commune avait posé dans l’urgence du printemps 1871.

Se soigner sans se confesser : la laïcisation des hôpitaux (avril-mai 1871)

À Paris, en 1871, les hôpitaux – Hôtel-Dieu, Lariboisière, La Pitié, Cochin – emploient un personnel infirmier en grande partie congréganiste. Les Filles de la Charité, les Augustines de la Miséricorde de Jésus assurent les soins, la gestion des salles, l’accompagnement des mourants. L’organisation, héritée du régime concordataire, mêle indissociablement service médical et encadrement religieux des patients.

La Commune décide de remplacer progressivement ce personnel par des infirmiers et infirmières civils, recrutés sans condition confessionnelle et rémunérés par la municipalité. Les objectifs déclarés sont au nombre de deux : garantir que l’accès aux soins ne soit pas conditionné par l’appartenance religieuse du patient ; permettre aux hommes et aux femmes agnostiques ou anticléricaux de mourir sans recevoir les derniers sacrements contre leur gré.

File:Nurses being lectured on bandaging using a mannequin on a Wellcome  L0016702.jpg - Wikimedia Commons

La transition est organisée par l’Assistance publique, placée sous tutelle de la Commission exécutive. Elle se heurte à des difficultés pratiques : le recrutement rapide d’un personnel soignant compétent est difficile, et certains médecins de l’Assistance publique sont hostiles au changement. La mesure reste inachevée au 28 mai, mais elle inaugure ce que la IIIe République accomplira entre 1880 et 1900 : la sécularisation totale des hôpitaux publics.

La Commune, vraie matrice de la laïcité française

Soixante-douze jours. C’est le temps qu’a eu la Commune de Paris pour tracer, dans l’urgence et sous le feu, le plan d’une France laïque. Séparation de l’Église et de l’État, école laïque et gratuite, neutralité des salles de classe, gratuité des fournitures, liberté des funérailles, laïcisation des hôpitaux : chacune de ces mesures anticipe, parfois de plusieurs décennies, les grandes lois républicaines qui forgeront l’identité de la IIIe République.

Ce qui frappe, dans ce programme, c’est sa cohérence politique : liberté de conscience, indépendance de l’État, question sociale vont de pair. La Commune ne détruit pas : elle sépare. Elle ne persécute pas les croyants – aucun de ses décrets n’interdit la messe, ne ferme une église, ne touche à la pratique religieuse privée. Elle retire à l’institution ecclésiastique ses prérogatives dans l’espace public et ses ressources dans le budget de l’État. Elle lutte contre l’utilisation politique de la religion et contre l’usurpation religieuse de la politique. C’est exactement ce que la laïcité, telle que la définira Aristide Briand en 1905, signifie : non pas l’exclusion du religieux de la vie des hommes qui la souhaitent, mais son retrait de l’institution politique.


Merci de vos remarques, rédigées avec goût