Le transhumanisme : progrès ou nouvel anti-humanisme ?

Article initialement publié sur l’heure du peuple

Il n’y a pas que les prodiges de l’intelligence artificielle qui figurent parmi les débats sociétaux : depuis quelques années, certains s’enthousiasment tandis que d’autres s’effraient, à la perspective de surgissement d’une nouvelle forme d’humanité, les post-humains appelée aussi parfois humanité augmentée. Les progrès de la recherche en biologie génétique, nano-technologie combinés à l’intelligence artificielle laissent entendre qu’à plus ou moins longue échéance, des êtres humains pourraient voir leurs capacités cognitives – mémoire, perception, … , ou leur espérance de vie améliorées. Un courant d’idées, doté de puissantes institutions, a vu le jour pour promouvoir les recherches et s’interroger sur les enjeux éthiques afférant aux post-humains, il s’agit du mouvement transhumaniste.

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Certains dirigeants de grandes entreprises du numérique, celles que l’on regroupe parfois sous l’acronyme GAFAM, Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, accompagnent ce mouvement. La firme Google, par exemple, a lancé la forme Calicoqui vise à faire reculer la date de la mort. Ray Kurzweil anime laSingularity University, projet réunissant Google et la Nasa, dont l’objet est «  éduquer, inspirer et responsabiliser les leaders afin qu’ils appliquent des technologies exponentielles pour répondre aux grands défis de l’humanité », c’est-à-dire se préparer à un changement d’espèce, rien de moins que cela. Le champ des recherches qui visent à améliorer noscapacités paraît si vaste que l’on évoque ici un changement radical de l’espèce humaine : lesperformancesintellectuelles, leclonage, l’utérus artificiel, la possibilité de réparer le corps comme on le ferait d’une machine, ou en constituant des cyborgs – organismes cybernétiques associant corps humain et robotique – ; ce qui n’était que science fiction devient projet de recherche, financé notamment par les mannes inédites dans l’histoire financière de la nouvelle économie numérique.

Que l’humanité change, cela n’a rien de révolutionnaire. Êtres vivants biologiques, nous savons depuis Darwin que notre espèce n’est que l’aboutissement temporaire de millions d’années d’évolution, sujette aux pressions du milieu comme aux mutations génétiques. Néanmoins, nous ne sommes pas seulement déterminés par notre condition strictement biologique. Nombre de philosophes, et ce bien avant lesLumières, ont souligné que l’humanité se transformait, voire s’acquerrait, par le long processus de culture – ce qu’avait aperçu également Darwin via ce que le spécialiste de ses travaux Patrick Tort nomme l’effet réversifde la culture, pouvant corriger certains aspect de la sélection naturelle. « Onne naîtpas homme, onle devient », comme le soulignait parmi tant d’autres Helvétius. L’humanisme de la Renaissance, jusqu’aux humanités, cet ensemble de disciplines classiques pour former un honnête homme, soulignent en effet que nous apprenons à être humain, et que l’histoire commeles différentes cultures, nous invitent à nous méfier de toute conception figée et déterminée de la nature humaine.Autrement dit nous aurions tort de révérer une nature humaine, comme on le fait d’un dieu, croyant les caractéristiques biologique comme un territoire sacré. La nature biologique possède son lot de hasard et de maladies. La nature n’est pas un organisme nécessairement bienveillant, et en tant que partie de cette nature, en évoluant nous participons de l’évolution en général. On ne saurait pas plus opposer abstraitement les productions techniques artificielles à une nature bienveillante,nous devons considérer la technique comme une propriété évolutive parmi d’autres.

En revanche est radicalement nouvellela prétention del’humanité en tant qu’espèce à prendreen main son devenir même biologique. Surgit làune nouvelle querelle sur l’eugénisme, à distinguer del’eugénisme éliminatoire, pratiqué par le régime nazi, mais aussi de manière moins violente par nombre de pays européens, y compris après 1945, par la stérilisation d’handicapés mentaux, voire de marginaux.

Lesrécitsde Science fiction anticipant l’apparitiond’humains supérieurs devient possible. Dans les films ces utopies finissent souvent mal : deBienvenu à Gattacaà Elyisum, parmi tant d’autres, point la crainte d’une humanité à deux vitesses, signede nouveaux enjeux éthiques et politiques. Les premiers résultats de l’augmentation des êtres humains constituent bienun progrès, si l’on considère par exemple la possibilité de prothèses, d’exosquelettes pour des personnes handicapées. Dans ce domaine, d’ailleurs, les premiers effets éthiques et juridiques n’engendrent pas de nouvelles inégalités, les personnes ainsi augmentées n’ayant pas plus de droits que les autres. Toutefois, les enjeux politiques sont nombreux. D’une part la question du changement de l’espèce ne peut être laissée au seul jeu des marchés, de l’opinion spontanée et non éclairée. Un exemple : quoiqu’aucune décision collective n’ait été prise, on estime que 97 % des T21 font l’objet d’un avortement. Quelles autres maladies, déficiences, au gré des inquiétudes légitimes, ou des pressions esthétiques, voire des tarifs variables des compagnies d’assurance, pourraient ainsi disparaître ? Si des recherches permettent des progrès en matière de longévité, ou de capacités mémorielles, qui pourra en bénéficier, c’est-à-dire se le payer, dans le cadre d’une économie de marché capitaliste ?

Il faut donc sur tous ces sujets maintenir fortement l’exigence d’une science comme service public, permettant des recherches fondamentales et appliquées, indépendantes des pressions du marché. Il s’agit aussi d’un enjeu citoyen. Pour se préparer aux bouleversement biologiques et techniques, il faut des citoyens éclairés, dotés d’une véritable culture générale technique et scientifique. Cela passe évidemment par une éducation dès les plus jeunes années de l’enseignement, présentant l’histoire des sciences, ses conditions d’élaboration pour mettre fin au double fantasme mystique ou scientiste. C’est la condition pour que les grands débats technologiques ne restent confinés au secret des laboratoires ou pire des conseils d’administration des entreprises. Sur ces grandes questions, il serait utile d’organiser des conférences citoyennes, associant les chercheurs, parlementaires et citoyens. La France s’est déjà dotée d’un Conseil Consultatif National d’Éthique, sur les questions liées aux bio-technologies, il faudrait étendre ce processus à toutes les nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle, la robotique ou les nano-technologies. Cela pourrait être l’occasion de revivifier une institution comme le Conseil économique, social et environnemental. Nous devons également exiger que le principe de précaution, qui a désormais valeur constitutionnelle en matière d’environnement, soit étendu à toutes les transformations possibles de l’espèce humaine et de ses caractéristiques fondamentales.

Le post-humanisme risque-t-il de promouvoir un anti-humanisme, dans la mesure où il appelle à dépasser, transcender l’humanité que nous connaissons, avec ses faiblesses, au risque de ne considérer comme humaine que la partie la plus augmentée de la population ? C’est tout l’enjeu politique du surgissement des nouvelles technologies. Notre destin ne peut être confié ni aux apprentis sorciers sponsorisés par le Nasdaq – indice regroupant notamment les GAFA… – ni aux mystiques qui refusent toute avancée de la science.

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