Conférence sur la laïcité – AmFis 2018

Le 23 août 2018, je donnai une conférence sur la laïcité aux AmFis de la France insoumise. En voici le verbatim. Il garde les défauts de la transcription d’une intervention orale qui, restituée directement à l’écrit ne conserve que la sécheresse et la maladresse des mots. J’espère cependant que l’on y trouvera quelques arguments concernant le fondement de la laïcité, sa place dans l’Europe, et la question de la conciliation du combat social, antiraciste et de la liberté de conscience.

Pour commencer je voudrai préciser très généralement ce que l’on appelle la laïcité. Pour cela je rappèlerai préalablement que le mot de laïcité est somme toute récent. Il apparaît en 1871 dans le Littré ; il fait l’objet d’un nouvel article dans le dictionnaire pédagogique de Ferdinand Buisson en 1911, lequel précise « La législation française est la seule qui ait établi le régime de la laïcité d’une logique complète : laïcité de l’enseignement, laïcité du personnel enseignant.

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Que faut-il entendre par laïcité de l’enseignement ? Nous estimons qu’il faut prendre ces mots dans le sens qui se présente le premier à l’esprit, c’est à dire dans leur acception la plus correcte et la plus simple : l’enseignement primaire est laïque, en ce qu’il ne se confond plus avec l’enseignement religieux. L’école, de confessionnelle qu’elle était, est devenue laïque, c’est à dire étrangère à toute église ; elle n’est plus seulement « mixte quant au culte », situation qui pendant longtemps a marqué pour ainsi dire, la transition entre les deux régimes : elle est « neutre quant au culte ». Les élèves de toutes les communions y sont indistinctement admis, mais les représentants d’aucune communion n’y ont plus d’autorité, n’y ont plus accès. C’est la séparation, si longtemps demandée en vain, de l’Eglise et de l’école.L’instituteur à l’école, le curé à l’église, le maire à la mairie. Nul ne peut se dire proscrit du domaine où il n’a pas entrée : c’est le fait même de la distinction des attributions qui n’a rien de blessant pour personne ni de préjudiciable pour aucun service. »

Henri Peña Ruiz a l’habitude de la définir ainsi :

« La laïcité c’est un cadre juridique et politique permettant à des êtres différents du point de vue des options spirituelles ou des convictions personnelles de vivre ensemble. Les individus se distinguent selon trois grands types d’options spirituelles, les uns croyant à une puissance supérieure, d’autres sont athées et nient l’existence de Dieu et finalement ceux qui ne prennent ni de position religieuse ou antireligieuse et suspendent leur jugement. On les appelle agnostiques.

La laïcité propose à ces personnes de vivre ensemble sur la base de trois principes :

  • le premier, c’est la liberté de conscience qui reconnaît à chacun le droit de croire ou non ;
  • le second, c’est l’égalité de droits, qui veut dire qu’il n’y a pas de raison de donner plus aux uns qu’aux autres, excluant d’accorder tout privilège public, soit à la religion, soit à l’athéisme.
  • Et le troisième principe, c’est celui de l’universalisme. La puissance publique devant nous unir ne peut le faire que si elle promeut ce qui est commun à tous. La religion n’étant pas commune à tous, elle ne peut donc pas bénéficier d’un traitement de faveur et il en va de même de l’humanisme athée. » Henri Peña-Ruiz

C’est sur ce pilier que repose l’idée de laïcité. C’est donc bien une manière d’organiser les rapports de citoyenneté à l’Etatet ce n’est ni une croyance, ni un dogme, ni un fanatismecomme on pourrait le faire croire parfois, et en tout cas, ce n’est pas l’athéisme. La laïcité n’est pas nécessairement la promotion d’une croyance qui serait athée. Il y a plusieurs attitudes possible vis à vis de la religion :les croyants,ceux qui croient à l’existence de dieu, d’un dieu, de plusieurs dieux, d’autres puissances spirituelles ; il y a les agnostiques, ceux qui estiment dans leur fond qu’on est incapable de décider si les dieux existent, si on doit leur rendre un culte etc …, et puis il y a les athées.Les athées, affirment que dieu est une invention humaine et que c’estprécisémentune croyance mais que les dieux n’existent pas.Lalaïcitépermet à chacun de croire ce qu’il veut ou de ne pas croire, etdans le cas des agnostiques de croirequ’au fond on n’a pas plus de raison de croire que de ne pas croire.

Dans la Constitution, l’article premier rappelle le cadre de la République Française : une république indivisible, laïque, ce deuxième terme, ça vient très vite, démocratique et sociale. L‘article 1er de la Constitution assure l’égalité de tous sur le territoire et par conséquentne serait pas laïque tout pays, et on verra tout à l’heure quand on parlera de l’Europe, qui assigne des droits particuliers ou des droits préférentiels à telle ou telle croyance. Par exemple, on ne pouvait pas dire que l’Union Soviétique était un pays laïque. À partir du moment où l’athéisme est un dogme d’Etat, ce n’est plus de la laïcité. Il faut revenir ensuite à la lettre de la loi de 1905, qui affirme en son article 2 que« l’Etat ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte« , c’est à dire que l’Etat n’a pas à reconnaître un culte particulier.

Une laïcité universelle

De ce point de vue, la laïcité vient d’un long mouvement évidemment, elle n’est pas une spécificité seulement française. Bien sûr que nous avons, nous, un attachement particulier à l’idée de laïcité de la République. Mais par exemple, aux dernières rencontres internationales de la libre pensée, il y avait 80 pays représentés. LaLibre Penséeest l’une des associations parmi d’autres, comme l’UFAL (Union des Familles Laïques), qui luttent pour la laïcité. L‘Association Internationale des Libres Penseurs regroupe 80 pays. Noscamarades tunisiens du Front Populaire de Tunisieont réussi à faire que le délit d’apostasiene soit plus dans la Constitution Tunisienne, suite aux révolutionsdu printemps arabe. On a bien là aussi des gens qui se battent pour l’idée que la liberté de croyance, de changer de croyance ou de ne pas avoir de croyance, est un principe universel.

Les combats qui sont menés en ce moment un peu partout dans le monde sur la question de la non-ingérence de l’Eglise dans les débats sur l’avortement et sur le droit à l’avortement, montrentquelaquestion de lalaïcité n’est pas une spécificité simplement française, ou même occidentale.

Agir contre toutes les entorses à la laïcité

A condition bien sûr, de ne pas travestir la question de la laïcitéet de ne pas faire de la laïcité ce qui serait une nouvelle forme culturelle de lutte contre un groupe religieux particulier. On ne peut pas se dire laïque par exemple, lorsqu’on protesterait contre des prières de rue parce que les mosquées débordent et en même temps encourager, tolérer, autoriser les processions diverses, comme on a eu pendant le 15 août. On n’est pas laïque quand on faitcarrément la promotion de messes dans le bulletin municipal comme à Béziers, ou qu’on sepavaneen tant qu’élu à des messes, parce qu’elles seraient chrétiennes ou catholiques ou protestantes. On n’appartient pas à un parti laïque – regardez le Rassemblementnational – qui n’a de cesse de parler laïcité quand il s’agit de l’Islam,mais qui par contre, suit directement les directives du Vaticanet de la frange la plus dure du Vatican, dès lors qu’il faut voter dans les Conseils Régionaux par exemple contre les subventions aux plannings 800px-marianne_symbol_of_french_republic_3familiaux. On ne peut pas non plus défendre la laïcité, quand on est Ministre de l’Intérieur, ancien édile de Lyon et qu’on va chaque année au Serment des Échevinsoù en gros, le maire vient prêter allégeance au Cardinal Barbarin.L‘an dernier, alors qu’il n’était plus maire et aurait peut-être dû s’occuper plutôt desévénements climatiques de la tempête Irma en tant que Ministre de l’Intérieur. On n’est pas un parti ou un mouvement laïque lorsqu’on dénonce des prières de rue musulmanesmais qu’on encourage celles des intégristes catholiques devant les centres avortement.

La question de la laïcité doit prendre en compte toutes les atteintes à la liberté de conscience, toutes les atteintes à l’indépendance de l’autorité politique par rapport aux dogmes religieux, quelle que soit la religion supposée. Cette conception de la laïcité engage déjà le débat avec d’autres pays.La laïcité n’est pas la tolérance.La tolérance est un principe qui est apparu au 17ème, au 16ème-17ème siècle, en pleine guerre de religions en Europe, et c’est un principe qui vise en réalité à ce que la religion dominante ou la religion la plus ancienne, ou la plus présente, tolère les autres. C’est la condescendance d’une religion qui accorde aux autres la possibilité d’exister.

Alors bien sûr que dans l’histoire des idées, les textes de Voltaire ou de Locke, par exemple dans leurs Essais sur la tolérance, ont engagé peu à peu l’indépendance de l’Etat vis-à-vis des autorités religieuses. Le travail sur l’affaire Calas, le travail de tous ces mouvements qui pendant les Lumièresont permis de lutter contre l’ingérence d’une Eglise ont permis de faire avancer les choses. Mais ces mêmes défenseurs de la tolérance n’étaient pas forcément laïques jusqu’au bout. Locke, par exemple, est souvent cité par les libéraux, parce que c’est aussi un auteur libéral, qui a écrit son Essai sur la tolérance : il y a quand même une limite puisque Locke affirme, « ceux qui professent l’athéisme n’ont aucun droit à la tolérance »; on veut bien être tolérant entre gens qui croient, mais pas avec ceux qui ne croient pas ! Pendant la Révolution Française, Mirabeau, Condorcet, qui ne sont pas non plus les plus radicaux, dénonçaient la seule tolérance. Condorcet disaitnicolas_de_condorcet que c’est « l’insolence du culte dominateur qui osa nommer tolérance une simple permission« . La tolérance est donc le fait d’une religion qui culturellement est présente et qui va s’imposer aux autres etleurautoriser un certain nombre de choses, à son gré.

La laïcité contre le choc des civilisations

La laïcité n’est pas en somme non plus un argument qu’on pourrait prendre pour réécrire la géopolitique aujourd’hui. Il y a une mode de voir des conflits religieux un peu partout et de tout rapporter à l’impossibilité de la coexistence des religions, voire avec le thème popularisé par Samuel Huntington du Choc des civilisations, de dire qu’il y a des civilisations qui sont incompatibles. Ces civilisations seraientstructurées d’abord par rapport à un rapport religieux et Huntington dégageait neuf grandes zones civilisationnelles et religieuses après la chute du mur de Berlin. Il avait tellement vu le mur tomber qu’il avait oublié qu’il y avait la zone orthodoxe ; il n’en parlait pas du tout, il n’avait pas du tout envisagé que la Russie pourrait être une zone d’influence, mais surtout, cette idée du choc des civilisations permet de dire que d’une part, chacun doit appartenir à une aire et ne peut pas en changer; un individu ne pourrait pas changer de civilisation, vivre sa vie pleinement dans un autre pays. Elle essentialise les peuplescomme si l’appartenance communautaire, l’appartenance religieuse était le seul moyen de se définir. Ce thème du choc des civilisations a été très largement repris en France par Sarkozy, qui en faisait une partie de sa manière de penser, non seulement le rapport géopolitique mais aussi le rapport républicain. Si on se croitcapable de reconnaître qu’il y a des zones d’influence civilisationnelles à l’extérieur, on va se mettre à dégager àl’intérieurdes zones de civilisation en fonction de la religion prétendue ou supposée des différents citoyens et donc se mettre à reconnaître peut-être des disparités de droitselon les cultes. Le mythe des quartiers conquis par l’islam naît de là. Évidemment que la question de la laïcité, en ce moment, prend une tournure différente dès lors qu’elle est toujours mise systématiquement en opposition avec l’Islam. C’est d’ailleurs la thématique du Front Nationalet d’un certain nombre de penseurs de ce qu’on appelle la Nouvelle Droite, qui est de dire que par nature, l’Islam ne serait pas compatible avec la laïcité.

D’abord n’oublions pas que le Catholicisme n’a pas été par nature immédiatement compatible avec la laïcité.En 1881, Léon XIII, dans son encyclique, s’élève contre tout ce qui est justement la laïcité et notamment sur la question de la séparation du pouvoir politique et de la religion. Léon XIII écrivait en 1881: « les théories modernes sur le pouvoir politique ont déjà causé de grands maux » – là il ne dénonçait pas moins quela démocratie, la république, les droits de l’homme – « et ilest à craindre que ces maux dans l’avenir n’aillent jusqu’aux pires extrémités. En effet, refuser de rapporter à Dieu comme à sa source le droit de commander aux hommes, c’est vouloir ôter la puissance publique et tout son éclat et toute sa vigueur. En la laissant dépendre de la volonté du peuple, on commet d’abord une erreur de principe et en outre, on ne dotel’autorité que d‘un fondement fragile et sans consistance ». C’est peudire que l’Eglise Catholique à l’époque n’a pas accepté très volontairement qu’elle retourne dans sa zone d’influence normale, qui est la conscience privée. Elle s’est fortement battue.

Quand on entend aujourd’hui un certain nombre de discours qui essentialisent l’Islam, qui ont l’air de dire que par nature, pour des raisons d’analyses théologiques d’école, de cour d’école peut-être même, l’islam serait totalement incompatible avec toute vision laïque, profane, c’est se tromper et c’est commettre une erreur.

D’abord, c’est commettre une erreur grave parce que c’est reconnaître aux plus radicaux des musulmans qui prétendent cela, que c’est la vérité de l’Islam. Or, l’islam est une religion et comme toute religion, elle a des disparités, elle a une histoire, elle a des évolutions. Dans l’histoire de l’islam, on a des moments où la prétendue, absolue, intégration de la politique dans la foi n’était pas le cas. Dans la première période de l’âge classique, un certain nombre de califes ou de dirigeants musulmans intègrent leur autonomie politique par rapport à l’ordre religieux. Vous avez des chercheurs qui mettent aujourd’hui de plus en plus en doute l’hypothèse d’un Islam totalisant, à Médine, qui aurait régi toutes les phases de la vie sociale, de la vie culturelle, et qui montrent enfin que dans les textes historiques, dans les textes de l’époque, on voit qu’il y a quand même là aussi du jeu, comme dans toute culture et dans toute religion. Evidemment que dans la civilisation arabo-musulmane, il y a des débats, des débats actuels sur la place de la liberté de conscience, sur la place de l’autonomie du politique. Rappelons lecombat que mènent nos camarades en Tunisie, où effectivement la question dans un pays de tradition musulmane, delaisser la place à une autre conception de l’Islam, c’est un enjeu.Ne donnons pas droit à ceux qui disent que l’Islam est monolithique, qu’il serait déjà le lieu d’une impossibilité de toute relation laïque et d’exister.

La laïcité en Europe

Venons-en à laquestion de la laïcité en Europe. D’abord, au niveau des droits européens et au niveau de ce qui est la justice européenne laïcité n’est pas un terme qui est très répandu, et ce n’est même pas un principe répandu. D’abord, le mot laïcité n’est absolument traduit dans nombre de pays qui utilisentplutôt le termeanglais « secularism » pour reprendre l’idée de tolérance. En ce sens, ce n’est pas l’idée de laïcité ou en tout cas le mot que l’on peut avoir àl’idée en France.En effet, nombre de pays européens ne séparent pas du tout la question du politique et de la religion ou accordent encore un poids privilégié à des religions. Par bien des aspects, la construction européenne, contrevient également à l’idée universaliste, émancipatrice, qui correspond à la conception républicaine de la laïcité.

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L’enlèvement d’Europe – Antonio Carracci

La polémique autour du drapeau européen dans l’hémicycle n’est pas anecdotique. Ilreprend les couleurs et les symboles du rite marial. Dans les fondateurs de l’Europe il y a un grand poids des démocrates chrétiens. Dans d’autres pays, ilm existe des religions sont Etat, il est parfois obligatoire encore de faire figurer son appartenance religieuse sur les papiers d’identité. Des communautés religieuses peuvent avoir des privilèges de droits exorbitantsen termes d’imposition, par exemple en Grèce, ou le régime fiscal au Danemark. La séparation entre ce qui est le politique et la religion est encore très largement minoritaireen Europe.

La question de lalaïcité en Europe oppose plusieurs conceptions: d’une part, nous sommes universalistes, c’est à dire que nous accordons des droits universels à chacun et à chacune,et cette position est minoritaire en Europe dans le cadre d’une construction qui prend plutôt appui sur une tradition multi-culturaliste,c’est à dire où on reconnaît des droits à des communautés, des traditions à des communautés, des variations dans le droit.

Deuxièmement, l’idée même de Service Public n’est pas forcément liée directement à la laïcité, mais il le devientlorsque dans de nombreux pays, les fonctions essentielles que nous, nous accordons aux services publics, c’est à dire l’école, la santé, sont confiés par délégation ou par tradition à des communautés religieuses. Donc, sur ces deux points quand même, qui ne sont pas tout à fait vains, c’est à dire quelle est la source du droit et qu’est le domaine du service public, la construction européenne n’encourage pas ce que nous appelons même laïcité.

Néanmoins, contrairement à ce qu’on peut lire parfois, les arrêts de la Cour de Justice européenne sur la question de laïcité ne sont pas toujours défavorables à la France. On pourrait croire que, étant minoritaire dans sa conception de la laïcité, d’autres traditions l’emportent. Ce n’est pas toujours le cas.Ne serait-ce que parce qu’il y a une sorte de principe prudence des cours de justiceeuropéennesqui ont consisté à ne pas vouloir trop trancher dans ces questions religieuses et à laisser chaque pays un peu desouverainetésur la question de la laïcité ou des droits ou du privilège accordé aux religions. Par exemple, la question de l’interdiction du port de signes religieux par les agents du Service Publicd’Etat en France a été portée à la Cour Européenne des Droits de l’Homme et l’Etat Français n’a pas été condamné. C’est à dire que la Cour Européenne des Droits de l’Homme a reconnu que ça faisait partie des prérogatives d’un état de réguler ou d’organiser ces questions. A l’inverse, le fait que l’Etat veuille parfois intervenir dans les dispositions fiscales et assignées à la fiscalité des groupes qui se prétendent religieux, par exemple laSecte du Mandarom, là, au nom de la liberté religieuse, donc qui reconnaît y compris aux sectes, qui n’ont pas de statut juridique extrêmement précis, la Commission Européenne a condamné la France.

Une laïcité insoumise en Europe

Alors quels seraient les enjeux pour la France Insoumise qui essaye de porter la question laïque dans l’Europe Il est clair que le retour du religieux comme thème majeur d’organisation des sociétés, au niveau mondial, pose un certain nombre de difficultés. En Europe, l’entrée massive de pays d’Europe de l’Est, dans lesquels il y a de nombreux pays qui reconnaissent des droits particuliers aux religions renforce doublement le poids des religions dans l’esprit des institutions européennes. D’une part, par exemple si on prend le parti Droit et Justiceen Pologne, qui est à l’origine du renforcement de la législation contre le droit à l’avortement, on voit que dansplusieurs pays européens la question du poids de l’Eglise dans les décisions politiques se renforceet donc par répercussion dans le Parlement Européen ou dans la Commission Européenne, la prise en compte d’un certain nombre d’éléments religieux risque de ressortir de manière un peu plus plus plus forte. Les modèles communautaristes dominent dans les pays de tradition anglo-saxonne, c’est qu’on va reconnaître des droits plutôt à des groupes constitués, indépendamment de savoir comment on sait qu’une personne appartient à un groupe constitué. Parce qu’évidemment si nous reconnaissons le fait que chaque citoyen a une liberté de conscience, une égalité de droit, c’est qu’on ne demande pas une personne de s’assigner à une communauté; on est et on croit dans ce qu’on veut mais on n’est pas obligé de se reconnaître comme appartenant à une communauté avec des droits particuliers. On peut avoirune religion, on n’estpasune religion.

Quels seraient les thèmes que la France insoumise devrait défendre dans le cadre d’une campagne européenne ?

Il faudra lutter contre le sophisme assimileraitla laïcité à un principe de discrimination. Ce n’est pas la discrimination, c’est la liberté de pensée ; ce n’est pas la discrimination, c’est l’égalité de droit.Ilfaut marteler ces thèmes-là pour que le débat laïque soit entendu.

On ne doit pas faire de la spécificité culturelle des cultes un élément dans le débat européenqui ferait qu’on pourrait accorder des droits particuliers aux cultes. Au nom de quel principe on pourrait dire que le Service Public, l’école, la santé, doivent être soumis à la loi du marché parce que ce n’est pas une spécificité culturelle ? Nous pourrions dire que nous estimons que dans le cas de la République Française, il y a des services publics qui doivent échapper à la main-mise du marché, ça peut être des spécificités culturelles ou politiques. Pourquoi devrait-on prendre comme des spécificités culturellesla questiondescultes et pas celle desthèmes sociétaux ? On doit également faire en sorte qu’on empêche l’entrée de représentants de cultes dans les institutions européennes. D’abord, évidemment,il faudrait protester à chaque fois que le Parlement reçoit es-qualité un représentant du culte.Le Parlement Européen n’a pas à écouter la bonne parole, qu’elle soit du Pape ou du Dalaï-Lama, ce sont deux exemples récents. De même que l’on pourrait s’interroger le fait quedans le Parlement Européen, il y a un Vice-Président assigné au dialogue inter-religieux.Nonseulement ilreçoit très régulièrement des représentants des cultes, mais transforme des groupes philosophiques ou des conceptions philosophiques en culte parce que recevant les représentants des cultes, il reçoit également des représentants des athées. Il y a peut-être des athées dans la salle, vous apprenez peut-être que vous avez des représentants, en tout cas je n’ai jamais vu d’Eglise athée qui permette de le faire ! Il y a peut-être des gens qui croient être auto-représentants des athéesmais, par définition je ne vois pas comment, ou qui. Ce Vice-Présidentreçoit également les différentes loges maçonniques, dans une espèce de dialogue inter-religieux organisé par le Parlement Européen.

Des députésinsoumisdevraient évidemment lutter contre toute disposition discriminatoire qui accorderait des droits dérogatoires en matière fiscale, en matière économique, aux communautés religieuses. Les communautés religieuses comme tout citoyen ou comme toute association ou comme toute entreprise doivent être soumises au droit fiscal normal, qui s’applique à tous.

Il faudra s’élever contre toute tentative, qui revient régulièrement, de reconnaître une prépondérance à l’héritage religieux en Europe, voire aux racines chrétiennes de l’Europe, puisqu’il y a toujours un certain nombre de représentants des différents cultes pour essayer de faire rentrer ces idées dans l’idée européenne. L’Europe est tout autant chrétienne que païenne, religieuse qu’héritière des Lumières, occidentale que nourrie depuis l’Antiquité par un commerce avec les deux rives de la méditérannée.

Il y a en fin un important rôle politique pour les députés européens qui seraient élus. La France Insoumise doioeuvrer à un regroupement des forces laïques des autres pays européens, quelle que soit évidemment la position de leur pays. Il faut faire dialoguer ceuxqui seraient pour la défense de la laïcité y comprisdes pays qui sont de Religion d’Etat, pour qu’émerge au Parlement Européen un groupe de députés qui défendent l’idée de laïcité, c’est à dire l’idée de la séparation du religieux et du politique dans toutes les affaires européennes.

La laïcité, une question sociale et politique

Parce que pour nous, la question de la laïcité est une composante essentielle d’abord de la République, et même de la république sociale.La question de la laïcité pose une question de souveraineté : dire qu’il y a des lois différentes, des droits différents, des prérogatives différentes, selon les communautés, c’est faire la source de droit, la faire émerger d’une autre instance que le débat public, que le débat commun : la tradition, le livre, le pape.Faire croire qu’il y ait donc des priorités à donner selon les communautés, ça va à l’encontre du principe de souveraineté par lequel les citoyens et les citoyennes participent à la définition de la règle commune et participent à la définition des droits.Le droit doit être défini par l’instance politique et doit être indépendant de toute instance transcendantequi affirmerait qu’il y ait des principes en dehors de la discussion humaine.

Tous les reculs de la laïcité ont été des reculs de la République. Il y a toujoursrecul du social et politique et de la laïcité en même temps.Il n’y a jamais eu de lutte laïque triomphante en dehors des périodes de lutte républicaine. Les premières avancées de la Révolution Française, celles de 1830, de 1848, la Commune etc, sont des moments où les questions sociales et les questions laïques ont avancé en même temps. Et doncla laïcité de ce point-de-vue-là est tout à fait progressiste, elle accompagne les mouvements révolutionnaires. Elle permet de lutter également contre le retour conjoint du fondamentalisme et des visées libérales. Dans la vision libérale, on peut parfaitement avoir d’un côté une volonté d’affaiblir l’Etat, d’enlever à l’Etat un certain nombre de prérogatives de régulation notamment en matière sociale ou économique, et en même temps de faire de la reconnaissance d’un certain nombre de conflits religieux une ligne de lecture de l’actualité qui fait taire les combats sociaux. On voit bien combien parfois, on le voyait tout à l’heure en géopolitique, plaquer d’abord au jeu politique le prisme religieux empêche de voir les autres sources de conflits, qui seraient économiques, sociaux, démographiques etc. De même que la division du camp social pour des motifs religieux a longtemps été une manière d’empêcher l’émergence du mouvement ouvrier et de mettre en concurrence les travailleurs, hier les catholiques et les protestants, aujourd’hui les chrétiens ou, on ne les nomme pas, les non-musulmans et les musulmans. Ona ici une manière de neutraliser le débat social en faisant de la priorité du communautarisme, tel que théorisé par ceux qui voient chacun assigné à une religion, une primauté.

La laïcité est évidemment aussi pour nous une spécificité dans l’école,d’abord parce que historiquement en France, c’est par l’école que la question de la laïcité est apparue, les lois de l’enseignement laïque, loi scolaire de 1882, ont précédé évidemment la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Parce que souvenez-vous qu’avant la loi de 1882, l’enseignement primaire n’était pas « moral et civique » mais il comprenaitune « instruction religieuse et civique ». L’Etat assurait l’enseignement religieux. La laïcité à l’école a permis à chaque élève d’être pris non pas selon ses origines présupposées, mais d’avoir un droit égal à l’accès au savoir et de construire sa propre autonomie de penséeindépendamment de tout influence religieuse.

cropped-c3a9pidaure.jpgLa laïcité à l’école n’est pas une mince affaire, d’abord parce qu’en France, la laïcité à l’école n’est pas encore totalement aboutie, ne serait-ce que si on regarde matériellement ce qu’il en est des sommes consacrées à l’enseignement privé. Selon les estimations, selon ce qu’on intègre dans les calculs, chaque année la puissance publique, l’Etat, les Collectivités Territoriales, donnent à l’enseignement privé entre 7 et 10 milliards d’eurospour le fonctionnement, pour les paiements des professeurs des lycées sous contrat, etc etc. 80% de ces fonds vont à l’enseignement catholique.

On parle souvent de laïcitéaujourd’hui à chaque fois qu’il y a une volonté d’ouvrir une école, un lycée qui serait plutôt de confession musulmane, et beaucoup poussent des hauts cris, mais 80% des sommes actuellement sont versées à l’enseignement catholique, y compris avec des détournements évidents. En clair, par exemple, n’importe quel directeur d’un lycée privé catholique sait que s’il ouvre une section d’enseignement technologique, il peut avoir des subventions d’investissement auxquelles il n’a pas le droit pour l’enseignement général, mais personne ne va regarder ensuite si les sommes ont été mises dans les classes d’enseignement généraux, ou dans les classes d’enseignement technologique. C’est une manière assez simple de détourner les choses. La laïcité de l’école ici permet d’assurer le triptyque républicaintel qu’il a été défini par Victor Hugo et Ferdinand Buisson : « l’instituteur à l’école, le curé à l’église, et le maire à la mairie ». Chacun sa zone de travail.

  • Le savoir sécularisé, le savoir non-confessionnel est assuré par l’école, qui donne un savoir scientifique ;
  • la mairie c’est-à-dire la politique permet à chacun de faire un choix du bien commun et de choisir en conscience ce qui lui semble utile pour lui ou pour tous, il y en a qui sont utilitaristes et égoïstes, d’autres qui ont plutôt le social au coeur ;
  • et puis l’Eglise, l’Eglise peut faire ce qu’elle veut dans son sein, dans les consciences de celles et ceux qui y croient.

Dans la constitution de l’école, l’école est républicaine, l’école garantit la liberté de conscience et elle est laïque, ce qui impose des devoirs d’abord au personnel, et notammentles professeurs: ils doivent absolument garantir la neutralité religieuse de leur enseignementet réciproquementnul ne peut se prévaloir d’une appartenance religieuse pour échapper aux cours.

La question de la laïcité à l’école n’est pas encore totalement terminée et ne serait-ce que nous avons encore des concordats et des dispositions religieuses du concordat, qui fait que la laïcité de l’enseignement n’est pas totale encore sur le territoire françaiset que celasuppose pour nous d’agir pour une extension du principe de laïcité.L’extension du principe de laïcité suppose qu’on revienne sur un certain nombre de dispositions financières, comme les LoisCarleet Debréqui accordent une préférence en tout cas des droits particuliers à l’enseignement religieux; celasignifie aussi qu’on mette fin totalement auxdispositions religieuses du Concordat en France. On doit aussi évidemment mettre fin à un certain nombre de subventions détournées du culte, pour que la laïcité soit promue et arrive à terme.

Une laïcité offensive

La France insoumise mène des actions concrètes partout; nous avons des représentants, dans les Collectivités Territoriales, au Parlement National et, nous l’espérons, au Parlement Européen. On doit dénoncer évidemment la manière dont on continue à ériger le dialogue religieux comme un succédané d’un dialogue social.Nous avons besoin du dialogue social, nous avons besoin du dialogue politique, nous n’avons pas forcément besoin de dialogue inter-religieux, ne serait-ce que parce que c’est croire que chaque religion aurait la main-mise sur les consciences de celles et ceux qui y appartiennent ou qu’on croit y appartenir. On doit s’ériger contre toute tentative de privilégier les cultes au nom de la culture; évidemment qu’une manière de détourner la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, c’est de dénoncer des organismes qui ne se disent plus cultuels mais culturels, alors tous les cultes y trouvent une manière de se faire financer des choses. Prenonspar exemple le culte bouddhiste qui n’est quand même pas le plus massif en France, il existedes pagodes qui sont des lieux culturels etqui peuvent recevoir des fonds publics au titre de la culture, mais dans lesquels il y a des cultes . Vous voyez bien évidemment que la question se pose pour tout autre culte.

On est évidemment contre despréconisations qui voudraient revenir sur la loi 1905 et réouvrir la possibilité de financer l’ouverture de lieux de culte. Alors, l’argument aujourd’hui est un peu évidemment, j’allais dire jésuite en tout cas sophiste, puisqu’il consiste à dire « regardez le culte musulman n’a pas les lieux de culte qui permettent au culte de se passer dans de bonnes conditions, y compris des conditions de sécurité pour les participants, il y a trop de monde ». Parce qu’il existait des églises avant, on n’a pas besoin, on n’a pas eu besoin de subventionner la construction d’églises par l’Etat, mais il faudrait le faire pour le culte musulman. Mais évidemment, si on le fait pour le culte musulman, au nom de l’égalité, les autres cultes diront  » nous aussi ».

De toute façon, ne nous y trompons pas, ré-ouvrir le financement des lieux de culte de quelque religion que ce soit par la puissance publique ouvrira l’appétit de tous les cultes.Dans notre république, la laïcité est universelle,ce quiveut dire que les fonds publics doivent aller à l’école publiqueetà tout ce qui est bien commun. Le bien particulier de tel ou tel culte ne doit pas concerner l’intervention de la puissance publique.

On doit aussi évidemment avoir une position assez ferme contre, à l’inverse, ceux qui utilisent la laïcité contre des cultes et contre le culte musulman.Dans l’histoire du racisme et dans l’histoire de ce qu’a été l’extrême-droite, il y a des phases. Le racisme d’extrême-droite avant-guerre est antisémite; le racisme d’extrême-droite après-guerre est raciste contre toutes les populations coloniales; et puis depuis la révolution néolibérale des années 80 et l’émergence de ce qu’on appelait laNouvelle Droite,le racisme a pris une nouvelle couleur; on ne peut plus justement dire que  » les gens sont différents parce qu’ils ont des couleurs de peau différentes ». Le racismeest passé d’une conception “racialiste », biologique, du racisme à une conception plus culturelle du racisme : les cultures sont incompatibles – thèse de SamuelHuntington – les religions sont incompatibles. Pour leFront National, il est plus difficile de tenir un discours explicitementanti-arabe, comme dans les années 70, alors c’est un discours anti-musulman qu’ils portent, au nom de l’impossibilité de l’-islam, disent-ils, d’être compatible avec les valeurs de la République. On doit évidemment s’ériger contre toute tentative d’utilisation de la laïcité à des finalités ou des visées qui seraient ce racisme anti-musulman déguisé. Voilà pourquoi par exemple, la question du burkini n’est pas un problème de laïcité.On pourra penser ce qu’on veut du point de vue des Droits de la Femme ou etc, mais ce n’est pas un problème de laïcité. Ce qui est interdit en France en République c’est d’aller tout nu, ça c’est interdit, on n’a pas le droit d’être tout nu dans la rue, ça c’est clair, sauf dans les lieux autorisés; mais ce n’est pas au nom de la laïcité qu’il faut s’élever contre le burkini et le Front National, les élus de droite, ont sauté pour une affaire qui était quand même assez minoritaire souvenons-nous, mais ont voulu prendre la laïcité comme prétexte. Donc il faut dénoncer à chaque fois que la laïcité est utilisée à visée raciste ou anti-musulmane.

Laïcité et antiracisme

Il y a un débat dans le camp progressiste autour de la manière de qualifier les actes anti-musulmans. Le mot d’ “islamophobie » est utilisé par un certain nombre d’associations, d’associations antiracistes, mais aussi des associations qui défendent les droits de ce qu’ils pensent être la communauté musulmane, et le terme d’ “islamophobie » estévidemment une difficulté. Il transforme une atteinte à la personne enune atteinte à la croyancedes personnes, comme sile racisme relèverait desactes qui sont contre les religions. Introduire un délit d’islamophobie pourrait presque conduire à interdirede dire quoi que ce soit sur une religion, l’Islam en particulier. Voilà pourquoi dans tous les débats sur la question de la laïcité, dès lors qu’on parle d’islamophobie, il faut faire attention: il y a des actes anti-musulmans; ils sont nombreux; ils ont même été en hausse ces dernières années; on doitle dénoncer sans aucun problème; mais faire de l’atteinte à l’islam de l’islamophobie, risque parfois de nous faire glisser sur un certain nombre de revendications propres à un culte, qui peut les avoir mais qui ne peuvent pas être reconnus juridiquement, comme par exemplel’interdiction du blasphème.

Le délit deblasphème a été aboli en France, c’est très récent puisqu’il a enfin été retiré des dispositions du Concordat, mais le blasphème n’est pas un délit, on peut parfaitement dire ce que l’on veut de n’importe quelle religion, le Catholicisme, l’Islam, le Bouddhisme. N‘oubliez pas que même le Bouddhisme n’est pas toujours cette religion de paix, de tolérance, que l’on croit, si vous regardez la secte Soge Sakai du bouddhisme qui appelle à brûler les musulmans au Pakistan,ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus tolérant non plus. Dansun débat sur les religions, on peut dire des choses sur les religions si on a laliberté de croyance. Et bien souvent, vouloir faire de la reconnaissance de droits particuliers à des cultes, par exemple l’interdiction de dire du mal de le religion, peut conduire àreconnaître des droits particuliers aux cultes.C‘est tout le débat de principe que nous aurons entre ceux qui sont pourl’égalité de droit et nonle droit à la différence. Dire qu’il y a un droit à la différence peut participer d’une certaine reconnaissance d’une tolérance, mais ça ne veut pas dire qu’il y a une différence de droits. Parce que se battre pour le droit à la différence, ce n’est pas se battre sur le terrain social; on peut parfaitement reconnaître des droits différents des communautés et se désintéresser totalement ensuite de l’égalité au sein des personnes, au sein de ces communautés. La question de la reconnaissance de droits différents selon la diversité des communautés pose la difficulté qu’au bout d’un moment on ne peut pas avoir une reconnaissance de l’égalité des droits.

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