Rendons la mort gratuite !

J’ai commencé l’année 2019 par intervenir au 2ème Forum national pour la Gratuité à Lyon, organisé par l’observatoire de la gratuité. Voici la trame de mon intervention sur la gratuité des services funéraires. Bonne année quand même 🙂 !

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Ici comme dans bien des domaines nous devrions nous surprendre. Nous-nous demandons s’il est possible que les services funéraires soient gratuits, alors que nous devrions nous demander pourquoi la mort devrait elle être payante ?

Nul n’échappe à la mort, on ne devrait pas payer pour cela

J’inscris mon intervention dans le droit fil de la pensée épicurienne. Épicure nous apprend que la vie consiste à trouver le bonheur, mais que la mort en fait partie. Elle ne doit pas nous inquiéter, nous devons la considérer autant que possible avec sérénité, et «visons heureux en attendant la mort », pour reprendre un titre d’un roman de Desproges. Épicure nous invite à distinguer parmi les désirs ceux qui sont naturels et ceux qui sont vains. Nul ne peut échapper à un désir naturel nécessaire. Or ces derniers, ceux pour la «vie même», le «bien être du corps» et ceux pour la «tranquillité de l’âme» tracent le champ des conditions minimales pour qui veut vivre heureux. Michel Onfray, lorsqu’il était encore audible, dans sa Politique du rebellea pu en faire un usage politique, en commençant par montrer comment ces trois niveaux déterminaient les niveaux d’exclusion au sein d’une société, par cercles concentriques qui s’approchent de plus en plus des conditions vitales du corps. Voilà pourquoi, dans une société, un SDF ne pourra être heureux, atteint dans sa dignité et toujours inquiet de trouver un logis ou de la nourriture (tranquillité de l’âme), souffrant de froid, de maladie (bien-être du corps) voire en péril mortel (la vie-même). Ce faisant nous pouvons en déduire que si une société a à cœur de viser au bonheur des siens, alors il devient nécessaire de pourvoir à ces besoins nécessaires. Y compris la mort.

La mort doit être un service public laïque

Les services funéraires s’inscrivent dans la longue sécularisation de la vie. Avec l’essor de la laïcité, les services civils ont été pris en charge par la collectivité. Ils n’appartiennent plus aux cultes. Songez que lorsque nous ne vivons pas dans une société laïque bien des actes sont accaparés par les cultes. Avant 1789, en France, naissance, mariage et enterrement sont des privilèges ecclésiastiques. Ils sont donc confisqués et interdits à celles et ceux qui déplaisent à l’Église. On sait que Molière n’ayant pas signé une renonciation à sa profession de comédien n’a pas eu droit aux derniers sacrements, que les curés de sa Paroisse ont refusé de venir l’accompagner et qu’il a sans doute fallu une intervention de Louis XIV pour qu’il ait droit à une sépulture. Combien de comédiens, de libre penseurs, de femmes soupçonnées de sorcellerie, ou d’enfants morts sans baptêmes n’y ont pas eu droit ? Le cimetière devient donc bien public pour remédier à cette situation. Les enterrements civils sont peu à peu légalisés (1887), la crémation, longue revendication de certains athées voulant manifester définitivement l’imposture de la croyance dans l’immortalité de l’âme et la réincarnation est autorisée depuis 1904. Il faut attendre 1904 pour que les cultes se voient ôtés le monopole des service funéraires.

Or aujourd’hui trop peu de communes offrent la possibilité d’un service civil. Qui n’a pas connu le cas d’ami.e.s, profondément athées ou agnostiques, pour lesquels seule une salle privée et payante ou un édifice religieux permettait de recevoir les amis et membres de la famille pour les obsèques ? Un rapport parlementaire 2016 précisait : « Si la liberté de choisir le caractère civil ou religieux de ses funérailles, reconnue par la loi du 15 novembre 1887, garantit le respect de la liberté de conscience et du principe de laïcité, les options qui s’offrent aux familles souhaitant organiser des obsèques civiles restent encore très limitées. En effet, ces dernières doivent le plus souvent s’adresser aux services de pompes funèbres, qui relèvent aujourd’hui majoritairement d’entreprises privées ; selon le lieu des obsèques, la location d’une salle adaptée à l’organisation d’une cérémonie civile n’est pas toujours possible. Par conséquent, les familles sont souvent contraintes d’accepter la solution des obsèques religieuses. » Ce rapport préconisant des « funérailles républicaines » a été enterré, sous la double pression des lobbys des pompes funèbres et des cultes.

Une exigence d’égalité

La gratuité des cérémonies mortuaires répond à une exigence républicaine, elle doit tendre à l’égalité de droits. La privatisation des obsèques conduit nécessairement à la reconduction de l’ordre ancien, avec ses enterrements de classe. Selon les communes, par arrêté préfectoral, il y avait de 3 à six classes, et tout était payant jusqu’au nombre de bougies sur les autels – la cérémonie n’étant pas laïque. Aujourd’hui c’est par défaut que l’enterrement paraît gratuit, pour les personnes indigentes comme le précise le Code général des collectivités locales : « Le service est gratuit pour les personnes dépourvues de ressources suffisantes. » Or même là il y aurait déjà beaucoup à faire . Revenir sur les expressions comme « cimetière des pauvres », puisqu’en Région parisienne on appelle ainsi le cimetière de Thiais avec ses 4000 tombes, souvent anonymes. Pourquoi réserver à la banlieue l’inhumation des sans droits ? Encore une relégation, un bannissement. Pourquoi un maire pourrait, au titre de l’article 806 du Code civil demander aux familles le paiement des obsèques de ceux qui demandent l’inhumation gratuite ?

La gratuité c’est pourtant possible !

Certains pays la proposent. En Suisse c’est le cas depuis 1894, la loi précisant :

« Le service des inhumations est gratuit; les frais en sont supportés par la caisse communale, sous réserve toutefois de ce qui est prévu à l’article ci-dessous (…) :

a)la vérification du décès, la mise au cercueil et le transport au cimetière, s’il n’y est pourvu par les soins de la famille ou des amis du défunt;

b)la fourniture du drap mortuaire;

c)le creusage et le comblement de la fosse;

d)la fourniture du piquet d’ordre de la fosse. »

Le service mortuaire public, ici encore et contrairement à ce qu’avancent les lobbys des pompes funèbres est moins cher que les prestations privées. Certaines communes l’ont rendu gratuit : c’est le cas Mouans-Sartoux, au dessus de Cannes. Tenue au code général des collectivités publiques, elle facture 1 € l’enterrement avec fourniture de 4 porteurs, un urne pour seulement 45 €, etc…

Lucrèce, en disciple d’Épicure disait : quand je suis là, la mort n’est pas là, quand elle est là, je ne suis plus là. Comme toutes les conditions nécessaires de la vie, sachons la rendre gratuite et soustraite à la loi du profit.

Merci de vos remarques, rédigées avec goût

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