Accélération : in girum imus nocte et consumimur igni

Quelques notes de lecture subjective sur le livre d’Hartmut Rosa : Aliénation et accélération– Vers une théorie critique de la modernité tardive.La découverte, 2012, 149 p.

Prolongement de Accélération, paru en 2010, ce livre s’inscrit à la fois dans la volonté decomprendre les processus d’accélération– ou du moins du sentiment d’accélération – et d’élaboration d’une nouvelle théorie critique.Rappelons que la théorie critique inscrit la recherche dans la recherche d’une vie bonne. Elle implique la critique de la société à partir des théories des sciences humaines et sociales, et la critique de la théorie elle-même dans ce qu’elle recèle d’idéologie. Elle a été notamment forgée par ce qu’on appelle l’école de Francfort, regroupant philosophes et sociologues inspirés par le marxisme, aussi divers que Benjamin, Adorno, Horkheimer, Marcuse, Habermas ou Lukacs. 

Le constat part d’un sentiment contradictoire :

« jamais auparavant les moyens permettant de gagner du temps n’avaient atteint un pareil niveau de développement, grâce aux technologies de production et de communication ; pourtant, jamais l’impression de manquer de temps n’a été aussi répandue. »

L’accélération relève d’une théorie de l’aliénation, dans le prolongement des intuitions marxistes.

On peut relevertrois formes d’accélérations :

– le caractère technique (augmentation de la puissance, de la vitesse,…)

– le sentiment que le changement socials’accélère (on passe d’un changement inter-générationnel à des changements intra-générationnels).

– une accélération de la vieelle-même (déjà théorisée par Simmel) : « augmentation du nombre d’épisodes d’actions ou d’expériences par unité de temps » p. 25

Ce que l’on appelle la modernité prend un autre nom : l’accélération. Elle désigne un processus – non une substance, non un élément causal parmi d’autres – dont l’un des mécanismes principal reste la concurrence. Il s’agit donc bien d’une modalité induite par le capitalisme lui-même. Ce dernier, en tant qu’il est défini par Marx comme la maximisation du taux de profit induit une approche seulement quantitative de la vie dans tous ses aspects, notamment le rapport au temps et à l’espace. Le critère de réussite au travail reste celui de la performance : faire « plus » en « moins » de temps. D’où une concurrence inter-individuelle permanente, mais qui déborde les seules relations de travail.

Cette situation de concurrence généralisée n’a pas que des effets sociaux : elle engendre de nouvelles pathologies psychiques– dont on peut douter par ailleurs que l’approche comportementaliste elle-même prise parfois dans le quantitatif soit la meilleure pour s’en libérer. De nouvelles formes de dépression apparaissent sous le double coup de la dévalorisation permanente – dans une concurrence généralisée, rien n’étant acquis, tout reste instable – ; et d’uneperte de sens.Au quotidien, alors que la liste des choses possibles s’allonge, s’allonge aussi celle des choses à faireen sorte que nous vivons en permanence dans la frustration,dans le sentiment de l’aliénation car nous devons en faire plus que nous le pouvons. L’accélération des processus n’étend pas le temps de l’action, il le rend tellement dense que nous-nous y débattons, tels des hamsters dans leur roue : in girum imus nocte et consumimur igni.

En effet, un des effets paradoxaux de l’accélération, parce qu’elle confine peut-être à instaurer un ordre de l’instantané, c’est le sentiment de fin de l’histoire.Un processus qui accumule des épisodes de vie individuelle et collective sans leur donner de sens d’ensemble, une perte de contrôle manifestée par la crise de confiance dans les démocraties incapables d’imposer un agenda auxe n’est plus (si cela a jamais été le cas) la force du meilleur argument qui décide des politiques à tenir, mais le pouvoir des rancœurs, des sentiments viscéraux, de métaphores et images suggestives. Les images sont évidemment plus rapides que les mots, sans même parler des arguments ; elles ont des effets instantanés, bien que largement inconscients. » p. 77 Or il faut du temps pour organiser la démocratie. 

Nous sommes à l’ère d’une perte de synchronicité. Le profit financier se fait en quelques millisecondes, tandis qu’il faut un laps de temps pour produire, consommer, et un temps encore plus long pour transformer l’économie dite réelle.L’obsolescence des objets– déjà aperçue par Marx – ne répond pas qu’à un but commercial, il résulte de la dé-synchronisation du temps de production de la nouveauté de celui de la réparation et des services de maintenance.

La modernité tardive, celle dans laquelle nous vivons, ne répond à aucune des promesses de justice. Le capitalisme ne vise pas à résorber la pauvreté, il ne sert que l’accélération du profit en favorisant la concurrence comme vecteur d’accélération.

De ce fait ce qui est bon pour l’accélération ne l’est plus pour la vie. Il faut réinvestir le concept d’aliénation– même si nombre de marxistes l’ont abandonné au XX° siècle. « l’aliénation peut-être définie comme un état dans lequel les sujets poursuivent des buts ou suivent des pratiques que, d’une part, aucun acteur ou facteur externe ne les oblige à suivre – (…) – et que d’autre part ils ne désirent ou n’approuvent pas vraiment. »

L’objet d’une théorie critique en sciences sociale serait donc bien de prendre la mesure de ce mouvement d’accélération et d’aliénation.

J’ajoute pour ma part [B.S.] quel’objet d’une théorie et d’une pratique politique serait de penser l’émancipation de cette aliénation.Or le passage de la politique par les réseaux sociaux et les chaines politiques d’information en continu me semble plutôt participer de ces mêmes aliénation et accélération. À suivre …

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