L’État, l’urgence et les sociétés de contrôle

Des textes prémonitoires en ces temps d’état d’urgence sanitaire; où l’État semble plus enclin à distribuer des P.V., assigner le randonneur chez soi, le camionneur à son volant, la caissière à son tapis roulant, l’infirmière à ses patients, qu’à mobiliser l’industrie pour produire des masques ou des tests. Emmanuel Macron a ajouté aux pouvoirs exorbitants de la cinquième République, ceux de l’État d’urgence. Or il l’utilise davantage pour réprimer et contraindre que protéger. L’État a distribué des milliards à l’industrie de l’aviation et des voitures : combien a-t-il versé en urgence pour la recherche d’un vaccin ou d’un traitement ? Le 3 mars, le ministère de l’intérieur a publié un appel d’offre de gaz lacrymogènes pour plus de 3,6 millions d’euro. Il s’est équipé de drones, a créé des brigades motocycles pour aller sur les sentiers de randonnée, et course les rares personnes qui se promènent en bord de mer par camionnettes ou hélicoptères, quand il ne va pas chasser les familles dans les cimetières.

L’état d’urgence sanitaire, que le gouvernement s’apprête à prolonger, sûr de sa majorité qui vote comme un seul homme, étend les pouvoirs de contrôle sur la population. Sa parole désordonnée et son incompétence ont été révélées à plusieurs reprises : des commandes de masques subtilisées par les américains, des respirateurs non aux normes, un directeur de la santé – qui était de ceux qui ont asséché les réserves de masques dans les gouvernements précédents – qui un jour dit que les masques grands publics ne servent à rien, puis quand ils commencent à être disponibles les rend obligatoires, un ministre de l’éducation plusieurs fois démenti par le président ou le premier ministre, jusqu’à la révélation que les cartes d’évolution de la situation des départements étaient fausses, entachées de trois erreurs manifestes. Cette perte de confiance en la parole publique va mal finir. Quand le 11 mai le gouvernent va condamner des millions d’entre nous à continuer à être assignés à résidence, obligés de travailler pour d’autres, la révolte grondera. La surveillance et la répression policière vont s’abattre.

1984 – G. Orwell

Gilles DELEUZE et Michel Foucault ont tous deux évoqué les sociétés de contrôle. La technique rend possible à échelle de masse et industrielle ce qui n’était qu’auparavant artisanat d’État. Plus conséquemment, avec l’habitude prise à concéder nos droits aux GAFAM, à accepter d’être évalués tout en ayant l’illusion d’évaluer, nous avons ouvert la brèche. Nous avons décrété notre servitude volontaire. L’application de Tracking en cours d’évolution se justifie peut-être pour des médecins ; comment s’assurer que la police, ou des officines privées, ne voudront pas à l’avenir en bénéficier ? Isolés dans le confinement, nous nous leurrons en croyant que les manifestations en ligne sur internet, les tweets et post Facebook tiennent lieu de révolte collective. Nous sommes assignés à résidence, et nous n’avons par là pas de possibilité de réagir collectivement. Tout attroupement sera réprimé, en zone rouge ou verte ; on se croirait dans une dystopie, mais c’est le monde qui vient. La révolution libérale et néo conservatrice des années 1980 accouche d’une société de contrôle : l’économie est sauvegardée, et le gouvernent exerce un biopouvoir sur nos corps. La prétendue répression des FakeNews lui permet aussi de décider des opinions. En lieu et place d’une souveraineté démocratique, nous tombons dans le despotisme démocratique, dénoncé par le pourtant très libéral Alexis de TOCQUEVILLE en son temps. Car l’État mis au service d’une oligarchie a désormais une mission : nous contrôler à l’école, au travail, à l’hôpital.

Deleuze :

« Il n’y a pas besoin de science-fiction pour concevoir un mécanisme de contrôle qui donne à chaque instant la position d’un élément en milieu ouvert, animal dans une réserve, homme dans une entreprise (collier électronique). Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique (dividuelle) qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle. 

L’étude socio-technique des mécanismes de contrôle, saisis à leur aurore, devrait être catégorielle et décrire ce qui est déjà en train de s’installer à la place des milieux d’enfermement disciplinaires, dont tout le monde annonce la crise. Il se peut que de vieux moyens, empruntés aux anciennes sociétés de souveraineté, reviennent sur scène, mais avec les adaptations nécessaires. Ce qui compte, c’est que nous sommes au début de quelque chose. Dans le régime des prisons : la recherche de peines de « substitution » au moins pour la petite délinquance, et l’utilisation de colliers électroniques qui imposent au condamné de rester chez lui à telles heures. Dans le régime des écoles : les formes de contrôle continu, et l’action de la formation permanente sur l’école, l’abandon cotres pondant de toute recherche à l’Université, l’introduction de l’ « entreprise » à tous les niveaux de scolarité. Dans le régime des hôpitaux : la nouvelle médecine « sans médecin ni malade » qui dégage des malades potentiels et des sujets à risque, qui ne témoigne nullement d’un progrès vers l’individuation, comme on le dit, mais substitue au corps individuel ou numérique le chiffre d’une matière « dividuelle » à contrôler. Dans le régime d’entreprise : les nouveaux traitements de l’argent, des produits et des hommes qui ne passent plus par la vieille forme-usine. Ce sont des exemples assez minces, mais qui permettraient de mieux comprendre ce qu on entend par crise des institutions, c’est-à-dire l’installation progressive et dispersée d’un nouveau régime de domination. Une des questions les plus importantes concernerait l’inaptitude des syndicats : liés dans toute leur histoire à la lutte contre les disciplines ou dans les milieux d’enfermement, pourront-ils s’adapter ou laisseront-ils place à de nouvelles formes de résistance contre les sociétés de contrôle ? Peut-on déjà saisir des ébauches de ces formes à venir, capables de s’attaquer aux joies du marketing ? Beaucoup de jeunes gens réclament étrangement d’être « motivés », ils redemandent des stages et de la formation permanente ; c’est à eux de découvrir ce à quoi on les fait servir, comme leurs aînés ont découvert non sans peine la finalité des disciplines. Les anneaux d’un serpent sont encore plus compliqués que les trous d’une taupinière.


Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in L ‘autre journal, n°1, mai 1990 

Foucault :

« Cet espace clos, découpé, surveillé en tous ses points, où les individus sont insérés en une place fixe, où les moindres mouvements sont contrôlés, où tous les évènements sont enregistrés, où un travail ininterrompu d’écriture relie le centre et la périphérie, où le pouvoir s’exerce sans partage, selon une figure hiérarchique continue, où chaque individu est constamment repéré, examiné et distribué entre les vivants, les malades et les morts – tout cela constitue un modèle compact du dispositif disciplinaire. (…) Il prescrit à chacun sa place, à chacun son corps, à chacun sa maladie et sa mort, à chacun son bien par l’effet d’un pouvoir omniprésent et omniscient qui se subdivise lui-même de fan régulière et ininterrompue jusqu’à la destination finale de l’individu, de ce qui le caractérise, de ce qui lui appartient, de ce qui lui arrive. (…) Il y eût aussi un rêve politique de la peste (…) non pas la fête collective, mas des partages stricts ; non pas la loi transgressée, mais la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence et par l’intermédiaire d’une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir. (…) La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de surveillance, de regard, d’écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d’un pouvoir extensif qui porte de façon distincte sur tous les corps individuels – c’est l’utopie de la cité parfaitement gouvernée. La peste (celle du moins qui reste à l’état de prévision), c’est l’épreuve au cours de laquelle on peut définir idéalement l’exercice du pouvoir disciplinaire. Pour faire fonctionner selon la pure théorie les droits et les lois, les juristes se mettaient imaginairement dans l’état de nature ; pour voir fonctionner les disciplines parfaites, les gouvernants rêvaient de l’état de peste »

Michel Foucault Surveiller et punir Tel Gallimard

Tocqueville :

« Les citoyens tombent à chaque instant sous le contrôle de l’administration publique ; ils sont entraînés insensiblement, et comme à leur insu, à lui sacrifier tous les jours quelques nouvelles parties de leur indépendance individuelle, et ces mêmes hommes, qui de temps à autres renversent un trône et foulent aux pieds des rois, se plient de plus en plus, sans résistance, aux moindres volontés d’un commis (…) Ils auraient voulu être libres pour pouvoir se faire égaux, et, à mesure que l’égalité s’établissait davantage, à l’aide de la liberté, elle leur rendait la liberté plus difficile (…) L’État travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? (…) il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige (…) il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger »

Dernière minute : après publication mon texte, je tombe sur l’interview de l’auteur de science fiction, Alain Damasio. à lire également. et se plonger dans son Roma Les furtifs

Extrait :

Ça ne fait pas rêver ! Mais ce mouvement est comme inclus dans les potentialités de la géolocalisation. Le smartphone était à l’origine un outil d’échange nomade. Il est aussi devenu, malheureusement, un outil de traçage extrêmement précis et continu qui potentialise des applis, largement gadgets, comme StopCovid. Le nombre de façons de biaiser l’utilisation par les pouvoirs et par les gens mal intentionnés de ces applis fait froid dans le dos. Des chercheurs ont dévoilé quinze façons de les pervertir gravement. Elles n’ont rien d’anonyme en réalité. Et elles créeront un précédent.

En tout cas, le zonage disciplinaire revient grâce à ces technologies fluides. Elles autorisent un contrôle à distance et un suivi exhaustif des citoyens avec peu de moyens finalement. Belle rentabilité du pouvoir !

https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2020/04/30/alain-damasio-sur-le-confinement-nous-sommes-encages-comme-des-animaux-de-zoo-avec-nourriture-et-fenetre-sur-monde-virtuel_6038314_4497916.html

Merci de vos remarques, rédigées avec goût

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