Le pudding est-il marxiste ?

Friedrich Engels (1820-1895) a été avec Karl Marx (1818-1883) l’autre théoricien du matérialisme historique, le cœur de doctrine de la conception philosophique et politique qui deviendra ensuite le marxisme. Dans Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880), Engels cite en effet un proverbe anglais : « The proof of the pudding is in the eating », la preuve du pudding c’est qu’on le mange. Que vient faire ce pauvre pudding, gâteau du pauvre s’il en est, dans un chapitre intitulé sobrement « l’agnosticisme anglais, matérialisme honteux » ? Quelle importance peut-il y avoir à dire que la preuve d’un gâteau, c’est qu’on le mange ? Engels ici développe une critique contre l’idéalisme, la doctrine dominant dans l’histoire de la philosophie, pour laquelle le monde réel, qu’un idéaliste appellera le monde apparent, n’est qu’une illusion, qu’il ne correspond que vaguement, de manière dégradée parfois, à un monde idéel auquel il ne fait que participer de plus ou moins loin. La conséquence de l’idéalisme, c’est qu’il imagine que le monde caché, l’obscur « arrière monde » comme le dénonce Nietzsche (1844-1900), vaut mieux que ce que nous éprouvons. Le comble semble atteint par l’antimatérialisme Berkeley (1685 – 1753) natif de Kilkenny, patrie de la bière du même nom. L’évêque Berkeley va jusqu’à affirme que la matière, au sens commun n’existe pas, qu’il n’y a dans le monde que des idées qui renvoient à d’autres idées. L’argument d’Engels peut sembler sonner trivialement : la preuve du gâteau n’est pas à chercher très loin, il suffit de le manger. À l’encontre de la tradition qui veut mettre en doute, de Platon à Descartes, les leçons des sens, qui seraient par nature trompeurs sur la nature du monde, Engels rappelle à qui veut le suivre que le goût du pudding, puis son ingestion suffisent bien comme preuve de son existence. Il s’agit bien là de l’approche matérialiste : les idées ne sont pas plus vraies que le réel, et la connaissance du réel n’a pas à faire appel à des idées en dehors du monde. L’empirisme, théorie de la connaissance qui affirme, en en attribuant l’origine à Aristote, que « toute connaissance vient des sens », trouve ici un exemple délectable. Les philosophes matérialistes ont, pour la plupart affirmé que la connaissance reposait sur les sensations et ce depuis Démocrite (-460 / -370) et Épicure (-341/-270) auxquels le jeune Marx a d’ailleurs consacré sa thèse.

D’ailleurs le marxisme ne se contente pas de parler du pudding pour évoquer la question de l’alimentation et de la cuisine. Le matérialisme de Marx consiste à rappeler que nous sommes des êtres vivants sociaux. Comme tous les autres êtres vivants animaux nous devons satisfaire nos besoins physiologiques, et en premier lieu celui de se nourrir. La différence avec les autres animaux – Marx et Engels ont lu Darwin et font en grande partie leur sa thèse sur l’évolution des espèces – c’est qu’au lieu d’être immergés dans la nature, nous produisons, par des techniques et des relations sociales, nos moyens de vivre. « Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées », Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859. Les conditions effectives de l’alimentation rendent compte de l’analyse marxiste : passant de populations nécessairement nomades et réduite pratiquant la chasse et la cueillette, l’humanité change de statut en se sédentarisant en inventant le procédé technique de l’élevage et de l’agriculture. Ce faisant ce bouleversement matériel engendre des bouleversements moraux, scientifiques et culturels : la production de stocks appelle leur gestion, leur répartition, et naissent de concert des inégalités, des procédés comptables de gestion et par là les premières mathématiques. De même, les famines répétées du XVIII° siècle ont sans aucun doute tout autant que les idées des Lumières contribué aux révoltes – les jacqueries – puis à la Révolution française.

Est-ce un hasard alors si Engels, auteur avant sa rencontre avec Marx, avait publié La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844. Il est particulièrement frappé par la faim qui tenaille la classe ouvrière et qui, trop souvent se solde par la mort. Il relie la situation de famine d’une grande part du prolétariat aux conditions économiques elles-mêmes : « Dans cette guerre sociale, le capital, la propriété directe ou indirecte des subsistances et des moyens de production, est l’arme avec laquelle on lutte; aussi est-il clair comme le jour, que le pauvre supporte tous les désavantages d’un tel état. Personne ne se soucie de lui; jeté dans ce tourbillon chaotique, il lui faut se débattre tant bien que mal. S’il est assez heureux pour trouver du travail, c’est-à-dire si la bourgeoisie lui fait la grâce de s’enrichir à ses dépens, un salaire l’attend, qui suffit à peine à le maintenir sur cette terre; ne trouve-t-il pas de travail, il peut voler, s’il ne craint pas la police, ou bien mourir de faim et là aussi la police veillera à ce qu’il meure de faim d’une façon tranquille, nullement blessante pour la bour­geoisie. » Alors oui, qu’on le mange ou pas, le pudding ici est bien marxiste.

La recette, un pudding

Je me souviens qu’en classe de neige avec mes camarades de l’école Henri Marti de Colombes, j’avais supplié ma mère de me préparer un pudding à mon retour, lassé de la nourriture collective. De même je me suis précipité sur une baguette craquante en revenant de mon premier séjour en Angleterre. Il est des plaisirs simples. Le pudding, comme art d’accommoder les restes, est un gâteau populaire. Il permet de recycler le pain sec au lieu de le jeter. 

Choix musical : Depeche Mode, Master and Servant 1984 https://www.youtube.com/watch?v=IsvfofcIE1Q

2 cuillères à soupe de raisins secs

100 g de pain rassis

2 œufs

33 cl de lait

Un sachet de sucre vanillé 

De la cassonade (2 à 3 cuillères à soupe) 

Du rhum

Un peu de cannelle en poudre

Commencer par faire gonfler les raisins dans un bol avec un peu de rhum. Cela ne peut jamais faire de mal. Émietter le pain autant que possible, sans le déduire en chapelure. Faire chauffer le lait, le sucre et la cassonade. Dans un saladier battre les œufs, puis verser le lait chaud sucré dessus sans arrêter de battre pour que les œufs ne cuisent pas en grumeaux. Ajouter le pain et bien mélanger pour qu’il s’imprègne bien de la préparation. Ajouter aussi les raisins et un peu de cannelle. Mettre au four dans un moule à manqué ou un plat à gratin pendant environ 45 minutes, thermostat 6 (180-200°). Laisser tiédir. C’est plutôt roboratif

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