Hobbes, « La pensée est libre »

Article paru dans La Raison n° 662 de Juin 2021

Après Épicure, nous continuons notre parcours parmi des figures éminente de la pensée affranchie des dogmes religieux avec le sulfureux Thomas Hobbes (1588-1679). Toute la vie du philosophe a été orientée par le rejet de la guerre. Ce rejet doit tout à la crainte de la mort, élément paradoxal pour un homme d’une longévité exceptionnelle : il meurt paisiblement à 91 ans, ayant eu le rare privilège d’écrire deux fois son autobiographie. On mésestime peut-être aujourd’hui l’importance qu’a pu avoir la pensée de Thomas Hobbes dans le lent mouvement de laïcisation de la politique tant le nom de Hobbes a pu faire trembler. Rousseau lui rend un hommage indirect, car s’il mentionne « l’horrible Monsieur Hobbes », c’est aussi parce qu’il estime absolument nécessaire de répondre à celui qui, cent ans avant le Contrat Social (1762) a tenté d’établir une doctrine politique à partir de la fiction d’un état de nature. Si pour Rousseau la véritable nature humainesuppose la liberté et l’égalité, Hobbes voit dans l’homme un individu mû par les forces souvent contraires de la raison et des passions.

Hobbes (Wikicommons)

Hobbes est souvent réduit à l’idée que « l’homme est un loup pour l’homme. » On oublie de citer la phrase en son entier telle qu’elle apparaît dans « l’Epître dédicatoire » du De Cive de 1641 : « Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. » Autrement dit, sans l’État les hommes se comportent comme des animaux qui ne pensent qu’à leur propre survie, sans respecter aucune règle morale. L’État, c’est-à-dire la vie politique, permet au contraire d’élever l’homme au dessus de sa condition et d’en faire un égal des dieux, capable donc de produire des lois.

Mais l’État est mortel. Au Chapitre XVII de Léviathan, il montre comment ce Dieu Mortel émane de la seulevolonté humaine par contrat. S’il s’agit d’un pacte, alors Hobbes en a ôté tout fondement naturel ou théologique. L’État n’accomplit plus une quelconque providence, les Souverains ne sont pas choisis par Dieu, comme le laisse entendre pourtant à l’époque la lecture des Évangiles à l’instar de Bossuet éduquant le Dauphin dans sa Politique tirée des Saintes Écritures justifiant la monarchie de droit divin. Dieu mortel, l’État a ses maladies et ses ennemis. Hobbes en relève deux principales : la guerre civile et cet « empire des ténèbres » que constitue la religion et singulièrement la religion catholique, avec les prétentions du Pape à empiéter sur les prérogatives des princes.

La pensée moderne se construit contre l’emprise de la théologie dans tous les domaines de la pensée. Hobbes, pour qui la philosophie est « la science des sciences » participe de ce vaste mouvement, en communiquant avec les grands esprits de son temps. Il commente les méditations métaphysiques de Descartes, rencontre Galilée à Pise et essaie d’étendre les principes de sa physique mécanique à la politique, faisant souvent des comparaisons entre l’État et une horloge qu’il suffit de démonter pièce à pièce pour mieux la connaître. La philosophie et la science réclament de plus en plus d’autonomie vis-à-vis de la pensée religieuse : la pensée autonome se fie plus à la raison qu’aux textes sacrés. Par l’intermédiaire de Mersenne Hobbes discute les thèses de Descartes, il devient un temps le secrétaire de Francis Bacon, l’auteur de Novum Organum qui passe pour le livre manifeste de la physique expérimentale et enfin il côtoie Harvey, le découvreur de la circulation sanguine, auprès de la famille Cavendish. La science devient le nouvel horizon d’interprétation du monde, la raison succède à la tradition.

Au sein du monde chrétien, la rébellion contre la puissance religieuse de Rome subit le double assaut de la querelle des Empereurs et de la Réforme protestante. Certes, les souverains perdurent à se réclamer du droit divin, lorsqu’ils ne s’attribuent pas des attributs de sa puissance en se déclarant thaumaturges : le roi de France guérit les écrouelles, et celui d’Angleterre l’épilepsie. Pourtant dans les faits, le pouvoir de Rome s’atténue. Hobbes entend alors accomplir le processus de déchristianisation de la politique : il conçoit un État laïque car ne naissant que de la déclaration commune des êtres humains à s’en remettre à une puissance souveraine, c’est-à-dire indépendante de toute autorité, fut-elle transcendante. De ce fait, il n’y a – comme le dit l’Évangile ici pris à la lettre – aucun péché en dehors des lois, mais précise Hobbes, des lois politiques, c’est-à-dire celles découlant d’une analyse rationnelle du droit de nature. Le souverain – qu’il soit un seul, plusieurs ou tous, étant à ce stade une question secondaire – exerce une puissance absolue et par là autonome. C’est pourquoi, si Hobbes n’évoque explicitement ni un principe de laïcité, ni même la tolérance, il insiste sur le fait que seul le souverain peut bien interpréter la loi divine. Le Pape est ici destitué dans sa fonction d’intercesseur entre les hommes et dieu, c’est l’État qui désormais a le monopole de l’interprétation des lois. On voit bien la portée révolutionnaire de ces principes qui rendent profanes les questions morales, politiques – et mêmes scientifiques. Dire que le souverain seul interprète les textes sacrés, pour un philosophe vraisemblablement athée comme Hobbes, c’est refuser à l’Église le monopole de la vérité et rendre à la raison humaine ses droits. On comprend alors que la radicalité de ses thèses ait conduit Diderot à dire de lui dans l’article Hobbisme de L’Encyclopédie : il « (…) fit grand bruit, c’est-à-dire qu’il eut peu de lecteurs, quelques défenseurs et beaucoup d’ennemis ».

Verbatim

N.B. Nous nous référons à la tradition libre de droits de Philippe Folliot que vous pouvez consulter en intégralité ici : https://philotra.pagesperso-orange.fr/levia.htm

L’état de nature décrit la nature égale des hommes dans un monde où chacun a droit à toutes choses en l’absence de toute loi

« La Nature a fait les hommes si égaux pour ce qui est des facultés du corps et de l’esprit que, quoiqu’on puisse trouver parfois un homme manifestement plus fort corporellement, ou d’un esprit plus vif, cependant, tout compte fait, globalement, la différence entre un homme et un homme n’est pas si considérable qu’un homme particulier puisse de là revendiquer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui. Car, pour ce qui est de la force du corps, le plus faible a assez de force pour tuer le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’unissant à d’autres qui sont menacés du même danger que lui-même. »

« De cette égalité de capacité résulte une égalité d’espoir d’atteindre nos fins. Et c’est pourquoi si deux hommes désirent la même chose, dont ils ne peuvent cependant jouir tous les deux, ils deviennent ennemis; et, pour atteindre leur but (principalement leur propre conservation, et quelquefois le seul plaisir qu’ils savourent), ils s’efforcent de se détruire ou de subjuguer l’un l’autre. »

L’idée phare : l’état de nature est un état de guerre

« Par là, il est manifeste que pendant le temps où les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la peurils sont dans cette condition qu’on appelle guerre, et cette guerre est telle qu’elle est celle de tout homme contre homme. »

« Dans un tel état, il n’y a aucune place pour un activité laborieuse, parce que son fruit est incertain; et par conséquent aucune culture de la terre, aucune navigation, aucun usage de marchandises importées par mer, aucune construction convenable, aucun engin pour déplacer ou soulever des choses telles qu’elles requièrent beaucoup de force; aucune connaissance de la surface de la terre, aucune mesure du temps ; pas d’arts, pas de lettres, pas de société, et, ce qui le pire de tout, la crainte permanente, et le danger de mort violente ; et la vie de l’homme est solitaire, indigente, dégoûtante, animale et brève. »

Le pacte social : pour sortir de l’état de guerre, il faut mettre fin à ce qui l’a causé, et par conséquent renoncer à son droit naturel sur toute chose.

« La seule façon d’ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l’invasion des étrangers, et des torts qu’ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d’hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d’hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu’il reconnaisse être l’auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes; que tous, en cela, soumettent leurs volontés d’individu à sa volonté, et leurs jugements à son jugement. C’est plus que consentir (…) : c’est une unité réelle de tous en une seule et même personne, réalisée par une convention de chacun avec chacun, de telle manière que c’est comme si chacun devait dire à chacun : J’autorise cet homme, ou cette assemblée d’hommes, j’abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.

Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C’est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. »

Bibliographie

Thomas Hobbes, Du citoyen, GF ; Léviathan, Trad° Mairet Folio

Jean Terrel Hobbes, Matérialisme et politique, Vrin

Patrick Tort, Physique de l’État, Vrin

Merci de vos remarques, rédigées avec goût

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s