Ruwen Ogien (1947-2017) a longtemps développé une approche originale des questions morales, tant dans des essais profonds que par le biais d’ouvrages grand public, comme L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine. Il s’appuie notamment sur des travaux de philosophie morale expérimentale, définie comme des expériences de pensée, suivant une méthode scientifique, pour évaluer nos normes morales. Posons nous la question suivante : dans un canot il y a 5 hommes et 1 gros chien, le canot prend l’eau, faut-il sacrifier un homme ou le chien pour sauver les autres ? Mais si ces hommes sont d’affreux nazis, tandis que le chien est au service de sauveteurs en route pour un tremblement de terre ? Qu’est-ce qui change dans vos critères ? En multipliant les scenarii, il tente de mettre à l’épreuve nos règles de jugement. Il a pu surtout proposé de distinguer la morale maximaliste, qui impose des devoirs envers soi, de l’éthique minimaliste pour laquelle être moral ce n’est que s’empêcher de nuire à autrui.

La philosophie morale a longtemps été un champ de bataille conceptuel où s’affrontaient des systèmes éthiques complexes et parfois dogmatiques. Au cœur de cette tradition séculaire, Ruwen Ogien propose une révolution intellectuelle : une morale minimaliste, radicalement différente des conceptions religieuses, culturelles et philosophiques dominantes.
Les racines du maximalisme moral
L’histoire de la pensée éthique est marquée par une tendance profonde à la normativité totale. Les grandes traditions philosophiques et religieuses ont constamment cherché à établir des systèmes moraux englobants, tentant de réguler non seulement les actions, mais jusqu’aux intentions les plus intimes de l’être humain, jusqu’imposer des devoirs envers soi, ou envers des principes symboliques ou divins.
Sur le plan théorique, la philosophie kantienne illustre parfaitement cette approche maximaliste. Kant postule en effet l’existence d’impératifs catégoriques universels, transformant la morale en un système normatif quasi-scientifique, du loins rationnel et logique. Chaque individu devient porteur de devoirs absolus, devant agir de manière à ce que sa maxime puisse devenir une loi universelle, mais également devant respecter sa propre dignité. On connaît l’impératif kantien : « Tout homme a une prétention légitime au respect de son prochain, et réciproquement il est obligé lui aussi au même respect envers chacun des autres hommes. L’humanité elle‑même est une dignité, car l’homme ne peut être utilisé par aucun homme (ni par d’autres, ni même par lui) simplement comme moyen, mais il faut toujours qu’il le soit en même temps comme une fin, et c’est en cela précisément que consiste sa dignité (la personnalité) ». « ni même par lui » : nous devons nous respecter. Pour quelle raison ?
Les traditions religieuses ont poussé cette logique encore plus loin. Les Dix Commandements judéo-chrétiens, la Charia islamique, ou les préceptes bouddhiques offrent des systèmes éthiques détaillés, régissant jusqu’aux moindres détails de l’existence : alimentation, sexualité, relations sociales, pensées intimes : pourquoi faudrait-il s’imposer de manger ou de ne pas manger telle chose, pourquoi s’interdire une pratique sexuelle qui ne nuit pas à autrui. D’ailleurs ici Kant rejoint les morales religieuses en critiquant par exemple l’onanisme.
Ogien et l’éthique minimale
Face à cette tradition normative, Ogien propose une approche radicalement différente. « L’éthique que je défends est minimaliste en ce sens très simple qu’elle pourrait se résumer à un seul principe, dont la pauvreté est assumée : ne pas nuire aux autres. » (N.B. nombre de citations ici rapportées d’Ogien viennent de son article « LA MORALE INTROUVABLE » in Du minimalisme moral, Essais pour Ruwen Ogien) Cette simplicité apparente cache une critique philosophique profonde. Ogien remet en question les fondements mêmes de la pensée morale traditionnelle : «selon le principe de l’indifférence morale du rapport à soi-même, le bien ou le mal qu’on se fait volontairement à soi-même n’a aucune importance morale. »
La critique des devoirs envers soi-même
Un des arguments centraux d’Ogien concerne l’impossibilité logique des « devoirs envers soi-même ». Citant Hobbes dans Léviathan, il démontre l’absurdité conceptuelle de cette notion : « Il n’est pas possible à quiconque d’être obligé à soi-même, parce que celui qui peut obliger peut affranchir. » On sait que c’est un des paradoxes de la philosophie politique matérialiste de Hobbes que de donner lieu à la fois à une lecture absolutiste et libérale. Cette contradiction se manifeste dans des situations quotidiennes. Prenez l’exemple d’une promesse personnelle : peut-on réellement s’obliger soi-même ? Si vous-vous promettez de ne plus manger de glaces, êtes-vous vraiment lié par cette promesse ? Ogien souligne l’incohérence logique de tels engagements : « Supposons que je me sois fait à moi-même la promesse de ne plus jamais manger de poisson surgelé d’une autre marque que « Picard ». En tant qu’auteur de la promesse, je ne suis pas libre de l’annuler. Mais en tant que destinataire, je suis libre de l’annuler. N’est-ce pas contradictoire ? »
Les crimes sans victimes
Pour développer son éthique minimaliste, un pan central de sa réflexion concerne que l’on appelle, notamment depuis le XVIII° les « crimes sans victimes« . Ogien récuse les jugements moraux sur des comportements qui ne causent pas de préjudice direct. « Les promoteurs de ce mouvement estimaient que des lois rationnelles et raisonnables devaient renoncer à sanctionner les offenses à des entités abstraites ou symboliques. » Cette approche bouleverse les systèmes de morale traditionnels. Sont remis en question bien évidemment les interdictions basées sur des principes religieux quand il ne concerna pas autrui, les jugements sur les choix personnels de vie, les normes sociales qui limitent les libertés individuelles sans risque de porter atteinte à autrui… On peut lister le type de domaines qui sont concernés par cette qualification : « les offenses à des entités abstraites ou symboliques (comme « Dieu », la « Patrie », les « signes de la religion », le « drapeau de la nation ») ; les activités auxquelles nul n’a été contraint de participer et qui ne causent aucun dommage direct à des « tiers » (comme les jeux d’argent ou les relations sexuelles entre personnes consentantes de quelque nature qu’elles soient) ; Les conduites qui ne causent des dommages directs qu’à soi-même (comme la toxicomanie ou le suicide). Dans tous ces cas, on peut, en effet, se demander « Où sont les victimes ? », c’est-à-dire « Où sont les personnes physiques, concrètes, qui ont subi des dommages contre leur gré » ? » Répondre à cette dernière question c’est déjà voir quel est le risque encouru en étendant la morale au-delà de l’atteinte à autrui.
Dilemmes moraux et limites de la non-nuisance
La théorie d’Ogien recourt souvent à des dilemmes moraux dont la littérature éthique anglo-saxonne se délecte. Il s’agit de cas limites dans des situations complexes comme le paradoxe du tramway : un véhicule fonce vers cinq personnes. Vous pouvez le détourner, causant la mort d’une personne. Comment appliquer le principe de non-nuisance ? Quelles réflexions faire pour résoudre cette question ? « Pensez à un automobiliste qui passe devant un amas de ferrailles où gémissent des personnes gravement blessées, et ne s’arrête pas pour leur venir en aide (…) Il pourrait estimer que, si la seule chose que la morale nous demande, c’est de ne pas nuire directement et intentionnellement à autrui, il ne fait rien d’immoral, puisque personnellement, il n’a causé aucun tort direct aux accidentés. » Faut-il alors aller plus loin que ne pas nuire, mais comment ne pas devenir paternaliste et vouloir à son tour imposer son concept de morale ou de dignité aux autres ? C’est ce qu’il montre notamment avec l’étude de la prostitution, de la pornographie ou de la fin de vie, toujours prétextes à faire penser. Sur la prostitution : « Tantôt on nie la réalité du consentement des travailleurs sexuels : il est inconcevable que quelqu’un se prostitue librement. Tantôt on nie la valeur du consentement : il est scandaleux de choisir ce métier répugnant. » Concernant la fin de vie, il pointe une « injustice épistémique » : « Lorsqu’un patient incurable formule une demande d’aide active à mourir, on considère que ses affirmations n’ont pas de sens littéral. C’est un « appel » qu’il faut décoder. »
Une éthique de la liberté
On peut qualifier Ruwen Ogien de penseur libertaire en morale. « Sur la question de la vie bonne, une discussion libre n’aboutira pas à un accord mais à un désaccord raisonnable. » On doit partir de la pluralité des expériences individuelles plutôt que d’imposer un modèle moral unique. Devrait-on légaliser la vente d’organes, et autoriser la prostitution et le suicide assisté ? Voici le genre de questions qu’aimait poser Ruwen Ogien et auxquelles il répondait « oui » sans hésiter, au grand dam de ses adversaires intellectuels. L’éthique minimale d’Ogien n’est pas un appauvrissement moral, mais une libération. Elle replace l’individu au centre, reconnaît la complexité des expériences personnelles et refuse les jugements moraux intrusifs. Une éthique qui ne cherche plus à formater, mais à protéger. Qui ne juge plus, mais respecte. Une invitation à repenser nos présupposés éthiques les plus profonds.
Bibliographie
L’éthique aujourd’hui, Maximalistes et minimalistes, Folio
Penser la pornographie Puf
L’État nous rend-il meilleurs ? Essai sur la liberté politique Folio
La morale a-t-elle un avenir ? Pleins feux
La guerre aux pauvres commence à l’école – Sur la morale laïque, Grasset, Ogien montre ici que pour les ministres de l’Education il faudrait contenir, discipliner, vaincre un ennemi intérieur, une classe dangereuse qui ne partagerait pas les « valeurs de la République ».


