Philosophie(s) de la violence policière

Article paru dans La Raison revue de la Fédération Nationale de la Libre Pensée.

L’expérience militante et les travaux de sciences sociales ont établi que le maintien de l’ordre en France s’est longtemps orienté vers la désescalade. À la fin du XIXe siècle, l’armée fait face aux cortèges ouvriers : on se rappelle le massacre de Fourmies (1er mai 1891). La doctrine qui s’installe après la Seconde Guerre mondiale, avec la création des compagnies (théoriquement) républicaines de sécurité, vise plus encadrer les foules à distance. Ce mouvement s’inverse désormais : les moyens des forces de l’ordre se rapprochent de ceux d’une force militaire, et une doctrine dite du contact s’impose. Les violences Brav-M ou des CSI sont nombreuses. Pourtant, devant l’Assemblée nationale, en juillet 2020, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin déclarait : « C’est vieux comme Max Weber. Quand j’entends le mot « violences policières », moi personnellement je m’étouffe. La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime. » À l’occasion du mouvement lycéen, Laurent Nuñez a de son côté affirmé que les forces de l’ordre ne répriment pas la jeunesse. Ces énoncés portent en eux une conception de la violence, de la légitimité et du rôle de la police. Existe-t-il comme une philosophie de la violence policière ?

La formule de Weber décrit une prétention de l’État, elle ne la valide pas

Dans Le Savant et le Politique, Weber rapporte cette phrase de Trotsky à Brest-Litovsk : « Tout État est fondé sur la force ». Il en tire la définition suivante : « l’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé (…) revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime ». Ce critère ne fait que rendre compte de la nature de l’État moderne, théorisée par Jean Bodin dans Les six livres de la République(1576), qui conçoit la souveraineté comme pleine puissance de faire et d’exécuter la loi, puis par Hobbes, pour qui les individus sortent de la guerre de tous contre tous en s’en remettant à une puissance à laquelle nul ne peut s’opposer. L’État définit alors ce qui est légal et tient pour illégitimes les violences qu’il a proscrites.

Weber parle en sociologue. Il cherche un critère qui caractérise le champ politique et non à dire quelle violence serait juste. Re-lisons le : l’État « revendique » et « parvient à imposer » ce monopole. Weber décrit donc une prétention qui réussit, sans affirmer qu’elle est fondée. Ce concept de violence légitime appartient donc au vocabulaire de l’idéologie de l’État. Weber précise en outre que les autres groupes et les individus n’ont le droit de recourir à la violence que dans la mesure où l’État le tolère. Le passage opéré par Darmanin du monopole de «l’État» à celui de «la police» modifie et travestit la portée de l’énoncé initial. Chez Weber, le monopole est un attribut de l’institution étatique dans son ensemble, adossé à un ordre légal. Chez Darmanin, la légitimité devient une propriété de chaque geste policier. Sophisme de pandore. Or un monopole exercé par des agents suppose que leurs actes puissent être confrontés au cadre qui les autorise.

L’argument de la sécurité

Les justifications classiques reposent sur un schéma commun : la violence privée est un danger, et la force publique, soumise à des règles, le réduit. Pour Hobbes, chacun peut employer dans l’état de nature tous les moyens utiles à sa survie, d’où la guerre de tous contre tous. Le pacte transfère la force à un souverain, et la contrainte devient la contrepartie de la paix. Pour Locke dans l’état de nature, chacun détient le pouvoir de sanctionner les atteintes au droit naturel, et l’entrée en société consiste à confier ce pouvoir à un gouvernement qui l’exerce selon des lois établies, au service de la préservation des personnes et des biens. Le recours à la force est ainsi subordonné à la loi, et Locke admet que le gouvernement qui s’en écarte puisse être contesté.

Rousseau déplace la question vers la nature de l’obéissance. Dans Du contrat social (I, 3), il écrit que « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir ». La force seule ne fonde pas l’obéissance : elle doit être convertie en autorité reconnue. Pour Rousseau, la contrainte exercée sur un individu au nom de la volonté générale est compatible avec sa liberté, car elle fait respecter une règle que le citoyen s’est lui-même donnée. Kant, lui refuse en revanche tout droit de résistance active envers le souverain, ce qui conforte la position de l’État – d’où sa condamnation sans appel du procès de Louis XVI.

Pourtant si l’État est à la fois celui qui exerce la force et celui qui juge de sa légitimité, la justification risque de devenir circulaire. C’est sur ce point que portent les critiques issues du mouvement social.

Le mouvement social voit dans la force publique un instrument au service d’un ordre de classe

Pour la tradition marxiste, l’État n’est pas une instance neutre. « Le gouvernement de l’État moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de toute la classe bourgeoise. » Manifeste du parti communiste. La police et l’armée sont alors les instruments d’une domination, et non les garants d’un intérêt général. Rosa Luxemburg tenait l’État pour le défenseur de l’ordre établi par le dernier vainqueur de l’histoire. Trotsky, dans Leur morale et la nôtre (1938), interroge pour sa part le rapport des moyens aux fins : la question n’est plus seulement de savoir si l’État est violent, mais quels moyens une transformation sociale peut employer, tout en dénonçant l’indignation morale à géométrie variable qui condamne les violence des opprimés jamais celles sur les opprimés. Jaurès ne disait pas autre chose à la Chambre en 1906 : « Le propre de l’action ouvrière (…), lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! »

Georges Sorel a marqué le mouvement ouvrier par ses Réflexions sur la violence (1908). Syndicaliste révolutionnaire, il déduit des analyses marxistes que la violence est un fait de l’histoire tant que subsiste la lutte des classes. Il reproche aux partis socialistes réformistes d’avoir cru que le bulletin de vote pouvait remplacer le fusil. Il convoque Marx : « Sans doute l’arme de la critique ne peut-elle remplacer la critique des armes, la puissance ne peut être abattue que par la puissance matérielle, mais la théorie aussi, dès qu’elle s’empare des masses, devient une puissance matérielle » Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Pour mobiliser les masses, Sorel recourt à l’hypothèse du mythe de la grève générale, qui doit rendre sensible l’énergie nécessaire à la conquête du pouvoir. Il écrit que « les violences prolétariennes sont purement et simplement des actes de guerre » qui servent « à marquer la séparation des classes ». La violence n’est donc pas seulement un moyen regrettable : par elle, le prolétariat prend conscience de sa force.

Sorel propose aussi une distinction de vocabulaire qui intéresse directement notre question. Il suggère de réserver le mot « violence » aux actes de révolte et d’employer « force » pour les actes de l’autorité : « la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre ». Il répond ici par avance à la qualification de « violence légitime » d’État. La force de l’État revendique une légalité sans en établir la légitimité, et la violence prolétarienne vise à abolir toute domination. Dans cette perspective, la violence policière reste la forme ordinaire que prend la force d’un ordre social contesté.

Pour Walter Benjamin, la police est le lieu où la violence qui fonde le droit et celle qui le conserve se confondent

Walter Benjamin, dans un texte de jeunesse prolonge la question ouverte par Sorel dans Critique de la violence (1921). « Toute violence en tant que moyen fonde le droit ou le conserve ». Il propose une autre distinction : la violence fondatrice institue un ordre légal, la violence conservatrice impose son respect, ce qui conduit Benjamin à soupçonner l’État de protéger plus la loi elle-même plus que les peuples. La police exerce, selon lui, une violence employée à des fins légales, « mais en même temps munie du pouvoir d’étendre cette violence, dans de larges limites », or « il n’y a en elle aucune séparation entre la violence qui fonde le droit et celle qui le conserve ». Par ses décrets, la police prétend au droit légitime alors qu’elle n’est pas chargée de légiférer. Cette confusion est d’autant plus sensible dans les démocraties : dans une monarchie absolue, la police exerce la force du souverain, tandis que dans l’État de droit, elle transgresse la séparation entre législatif et exécutif. Cette analyse répond à Darmanin. Si la police cumule les deux fonctions, invoquer la légitimité de sa violence revient à invoquer ce qui est en question.

Par contre « La classe ouvrière organisée est sans doute l’unique sujet de droit à qui revient un droit à la violence ». La grève, reconnue comme un droit, est une violence qui interrompt le cours ordinaire de l’ordre social, et la grève générale révolutionnaire fonde un droit nouveau. D’où, selon lui, le cycle de la grève et de la répression qui caractérise l’histoire. Cette justification de la violence prolétarienne repose sur le fait que cette violence s’oppose à un ordre qui se présente comme neutre alors qu’il protège des intérêts. Elle s’inscrit dans une conception tragique de l’histoire :« l’état d’exception dans lequel nous vivons est la règle » Thèses sur le concept d’histoire (1940). Il revient à ceux qui subissent la violence de l’ordre de contester, y compris par la force, les conditions qui la rendent possible.

Benoît Schnekenburger


Merci de vos remarques, rédigées avec goût