Autour de Machiavel (1) Pourquoi l’étudier ?

 

Pour mieux comprendre Machiavel, nous pourrions balayer les idées reçues en commençant par nous en remettre à Rousseau. Ce dernier affirme en effet au détour du Contrat social,

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Rousseau

« En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince est le livre des républicains ».

 Rousseau penseur du peuple, qui rend hommage à l’auteur et au livre même qui semble faire l’apologie des princes avides de pouvoir prêts à tout pour arriver à leurs fins ?

Il faut se méfier des idées reçues. Machiavel est un auteur subtil, et même s’il ne peut être repeint sans précautions en républicain, il faut tout de suite rappeler que Le Prince ne constitue qu’un des ouvrages dans l’ensemble de son corpus, 80 pages sur les 1400 que comprennent le choix de textes publiés à la Pléiade… Machiavel est également l’auteur de livres sur l’histoire de l’Italie (Discours sur la première décade de Tite Live) ; d’un Art de la guerre, de poésies et de pièces de théâtre.

Machiavel est né à Florence en 1469. Il vit donc à l’âge d’or de la renaissance italienne, dont on peut apercevoir ici à Paris quelques traces au Louvre, grâce aux pillages des armées françaises au cours des guerre d’Italie. Car le paradoxe de l’Italie et de la Florence de Machiavel, c’est qu’elle à la fois très riche et très convoitée. Ses arts sont florissants, mais elle est en but aux appétits de pillage, et est déchirée par les trois puissances principales qui se disputent ses biens : les français ; les espagnols et les armées du Pape, le christianisme étant l’objet de vives critiques de la part de Machiavel.

Au chapitre XII il dit de l’Italie qu’elle a été courue, pillée, violée, déshonorée, par les français, les espagnols et le suisses. Au Chapitre XXVI il en appelle à Libérer l’Italie des barbares.

Florence, Italy, 1490 (19th century reconstruction of 15th century painting)Toute la vie de Machiavel est liée à la question politique. Il y met toute son énergie et y consacre toutes ses recherches. La situation particulière de Florence, tout en rebondissement, lui donne occasion de penser ce qu’est l’action politique et quels sont ses ressorts. Car c’est bien de l’expérience de son activité au service de la République de Florence qu’il s’agit. Il faut bien comprendre qu’il ne rédige pas un traité de pure spéculation : il a mené des ambassades, a suivi des armées, a rencontré le roi Louis XII, a côtoyé  Césare Borgia. Dans une Lettre à Vettori, il rappele : «quant a mon ouvrage, s’ils prenaient la peine de le lire, ils verraient que je n’ai employé ni à dormir ni à jouer les quinze années que j’ai consacrées à l’étude des affaires de l’État. Chacun devrait tenir à se servir d’un homme qui a depuis longtemps acquis de l’expérience.»

 En 1494, les Médicis perdent le pouvoir à l’occasion de la prise de la ville par les armées françaises et s’instaure une République. Après l’exécution de Savonarole, en qui Machiavel voit la figure même du prophète désarmé, Machiavel entre au Conseil des dix, dont il devient peu à peu le secrétaire. Il assure des missions diplomatiques, et voyage, tirant des leçon des manières de gouverner, de prendre et de conserver le pouvoir.

En 1512 les français perdent leurs avantages, et se retirent. Les Médicis reprennent le pouvoir, Machiavel est emprisonné et commence à rédiger ses œuvres principales : Le Prince dès 1513 qui sera publié à titre posthume ; les Discours sur Tite live, les Histoires florentines, et en 1521 l’Art de la guerre.

De retour en grâce auprès des Médicis, il accomplit diverses missions pour Florence, tandis qu’il développe une intense activité de poète. Il devient ambassadeur auprès de Jules de Médicis, devenu Pape Clément VII. En 1527, la ville de Rome est mise à sac par une armée composite, espagnols et mercenaires. À Florence, une nouvelle République est établie, mais compromis avec les Médicis, Machiavel en est écarté. Il meurt peu après. On dit que sur son lit de mort il aurait raconté le rêve suivant :

« j’ai d’abord vu une foule mal habillée et miséreuse puis un groupe d’hommes noblement habillés et occupés à discuter. J’ai cru reconnaître parmi eux certains esprits de l’antiquité. Je leur ai demandé à tous qui ils étaient. «nous sommes les béats et nous allons au Paradis» dirent les premiers. « nous sommes les damnés et nous allons en enfer, car le savoir de ce monde est ennemi de Dieu» répondirent les seconds.» Machiavel a le souffle court. Il se reprend, regarde ses amis : «je préfère aller en enfer discuter de politique avec eux plutôt que de m’ennuyer au paradis avec des imbéciles.» leur dit-il.

(Citation droits réservés, je doit retrouver la référence dans mes lectures… ).

Pourquoi étudier philosophiquement un simple conseiller du Prince, un diplomate et un aventurier ?

Machiavel n’est pas qu’un commentateur de la vie politique, pas plus qu’il ne se contente de justifier ses actes. D’ailleurs, si l’on lit Le Prince, on est frappé du contraste entre les nombreux éléments factuels et les thèses lapidaires qu’il en dégage. Il donne une théorie du politique au fil de son expérience. Le Prince, écrit en 1513, avait certes un but explicite, obtenir le retour en grâce auprès des Médicis, mais il donne les clés d’une compréhension de l’activité politique.

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L’art de la guerre, Machiavel (Wikipedia)

La clé de compréhension de l’œuvre de Machiavel tient à ce qu’en effet la politique y soit conçue comme action, comme un phénomène comme le diront les phénoménologues comme Merleau Ponty. Cela nous invite à replacer sa conception dans l’émergence d’une nouvelle forme de compréhension de la politique, parce que Machiavel se fait le témoin de ce qui s’offre à ses yeux, l’émergence de l’État. On dit parfois qu’il participe de l’émergence de la notion d’État, qu’il renforce d’ailleurs en ajoutant à l’édifice la notion de raison d’État. Cela est vrai en partie. En partie seulement, parce que la lecture attentive de l’emploi du terme dans les textes ne permet pas toujours de dégager un concept unifié, tel qu’en donneront à voir les théoriciens de la souveraineté au XVI° siècle. Le mot stato, est encore chez lui très lié à la propriété des choses, à l’idée que l’on possède des biens dont on peut jouir et user.

Mais c’est vrai en partie qu’il décrit la théorie moderne de l’État. Dans une des Lettres à Vittori contemporaine de la rédaction du Prince, il affirme en effet qu’il exerce « l’arte dello stato », le métier de l’état. L’État est ici un principe, un pouvoir central et autonome, garant des lois, de la justice et du pouvoir. Si le texte s’appelle Le Prince, Machiavel ne confond pas l’État avec une personne. Dès la première phrase il nous met en garde :

« Tous les États, toutes les dominations qui ont tenu et tiennent encore les hommes sous leur empire, ont été et sont ou des républiques ou des principautés.» chapitre I

«Et il aura toujours dans les temps incertains [tempi dubbi] pénurie de gens à qui il puisse se fier ; en effet, un tel prince ne peut se fonder sur ce qu’il voit dans les temps paisibles [tempi quieti], quand les citoyens ont besoin de l’Etat [quando e’ cittadini hanno bisogno dello stato], parce qu’alors chacun court, chacun promet et chacun veut mourir pour lui, quand la mort est loin [discosto] ; mais, dans les temps contraires, quand l’Etat a besoin des citoyens [quando lo stato ha bisogno de’ cittadini], alors on en trouve peu. [27] Et cette expérience est d’autant plus dangereuse qu’on ne peut la faire qu’une fois : aussi un prince sage doit-il penser à une façon [modo] grâce à laquelle les citoyens, toujours et quelle que soit la qualité du temps [in ogni qualità di tempo], aient besoin de l’Etat [dello stato] et de lui, et toujours, ensuite, ils lui seront fidèles. » Chapitre IX

On voit ici que l’État ne se confond pas avec le Prince, c’est-à-dire que l’État apparaît ici comme une instance à part. L’État est même en quelque sorte personnifié : il a des besoins (chapitre IX) ; les sujets peuvent s’en remettre à lui également. Enfin on voit que l’État suppose une forme de rapport hiérarchique qui ne relève pas de la seule autorité personnelle.

Il nous permet de comprendre que cet art de l’état consiste à rendre possible une autonomie, une action libre sans dépendre de personne. Tout son but c’est que Florence, puis l’Italie acquiert une puissance indépendante : le dernier chapitre du Prince est un appel à libérer l’Italie des barbares que sont les français, les espagnols et la main-mise du Pape. 

Lire la suite : Machiavel, le penseur de l’action…

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