Machiavel (III) L’amoralisme

Le nom même de Machiavel fait frémir : il aurait légué une doctrine faisant l’apologie de l’immoralisme, tout Prince étant invité à mentir, tuer, trahir pour se maintenir au pouvoir. Faut-il voir alors ici un dévoiement de la politique, la vérité de son essence ? Tout Prince serait-il voué à se perdre pour survivre ? Ce dernier serait en effet prêt à justifier toutes les turpitudes, et en sorte apporterait sa caution à toutes les manœuvres les plus scélérates. Cette opinion transparaît dans l’expression « machiavélique », où les moyens rusés utilisés

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Massacre des Jacques à Meaux

peuvent  ne pas être bons. Il faut revenir sur ce propos. Elle est encore très largement véhiculée par des thé
oriciens de première importance, comme Léo Strauss ou Raymond Aron.

 

Se souvenant que Rousseau voyait dans Le Prince « le livre des républicains », une autre lecture reste possible, celle qui commence par rappeler que l’amoralisme de Machiavel n’est pas immoral. Billevesée sémantique, dira-t-on. Et pourtant, Machiavel ne vénère jamais la cruauté pour la cruauté. Il peut louer ici ou là une action virulente, à une seule condition, qu’elle serve un bien plus grand, l’ordre et la paix politique. Dans l’Italie déchirée par les envahisseurs français ou autrichiens, aux querelles incessantes entre Florence, Naples, Venise, Milan, aux mille cités en quête de trahisons, la politique de la ruse apparaît comme seul moyen de préserver un tant soit peu d’ordre.

La fin justifie les moyens ?

Commençons par rectifier un lieu commun. Machiavel n’a pas littéralement écrit que la fin justifie les moyens. Il est l’auteur de conseils pour prendre et conserver le pouvoir, qui relèvent plus de la ruse que de la malignité. Il suffit pour cela de se référer au chapitre XVIII du Prince :

« Chacun comprend combien il est louable pour un prince d’être fidèle à sa parole et d’agir toujours franchement et sans artifice. De notre temps, néanmoins, nous avons vu de grandes choses exécutées par des princes qui faisaient peu de cas de cette fidélité et qui savaient en imposer aux hommes par la ruse. Nous avons vu ces princes l’emporter enfin sur ceux qui prenaient la loyauté pour base de toute leur conduite.

On peut combattre de deux manières : ou avec les lois, ou avec la force. La première est propre à l’homme, la seconde est celle des bêtes ; mais comme souvent celle-là ne suffit point, on est, obligé de recourir à l’autre : il faut donc qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme. C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât.

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Achille élevé par Chiron

Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles.»

La conséquence de cette affirmation c’est que le Prince n’a qu’un but, par tous les moyens il doit demeurer au pouvoir : 

«Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État : s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde.» chap. XVIII p. 342

Dès lors, Machiavel déploie des trésors de connaissance pour montrer combien il y a lieu d’user de la ruse pour maintenir l’État. Le meurtre ou la trahison sont indubitablement des crimes privés, ils deviennent des moyens pour l’État.

On peut alors poser deux questions : d’où vient cette nécessité de la ruse et du mensonge ? Cet art de l’État le réduit-il à n’être qu’une forme de technique, interdisant par la relativisation de la morale toute interrogation sur sa vérité ?

Une misanthropie en guise de nature humaine ?

Le même chapitre XVIII de Machiavel qui justifie la ruse et le mensonge, nous met en garde contre l’angélisme :

« Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? »

Ainsi à de nombreuses reprises il affirme qu’en un sens les hommes sont portés à faire le mal : «les hommes sont plus enclins au mal qu’au bien» (discorsi, I, IX) ; le Prince XV : «celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.»

Et pourtant, Machiavel n’a de cesse de mettre au plus haut les notions de liberté. Les peuples entendent vivre libres !

Le prophète désarmé :

«C’est pour cela qu’on a vu réussir tous les prophètes armés, et finir malheureusement ceux qui étaient désarmés.» Chap VI

Il fait ici sans aucun doute référence à Savonarole, En 1494, plein de fougue, il tente

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Antonin Artaud, jouant Savonarola dans Lucrèce Borgia d’Abel Gance (dr)

d’établir un régime à Florence, mais commet bien des erreurs, comme celle de ne pas appliquer des lois qu’il établit, rompant toute confiance.

Il y consacre de nombreux passages. Il note surtout que la politique relève d’une forme d’action où  la force est primordiale. Savonarole ne sut maintenir son pouvoir précisément parce qu’il n’a su utiliser la contrainte. Il n’avait pas les moyens de sa politique : «il n’avait pas les moyens fermes de tenir ceux qui l’avait cru ; ni de faire croire ceux qui ne croyaient pas en lui» chap. VI p. 305

L’histoire est pleine de ces prophètes désarmés, de ceux qui, faute de moyens, n’ont pu mener d’action politique. On sait bien que Napoléon aurait affirmé en campagne que « l’intendance suivra », mais du reste était-il en campagne et à la tête d’une des armées les plus puissantes d’Europe. Il n’en est pas de même de Trotsky qui, après mis sur pied l’armée rouge, exilé ne put que se contenter de publier des textes, ladite armée étant désormais sous le contrôle de Staline. Et il aura suffit d’un seul homme pour assassiner Trotsky.

Le pouvoir est un désir normal

Cette attention au pouvoir vient du fait qu’il fait partie des désirs habituels. Il écrit au

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L’art de la guerre

chapitre III : «c’est une chose fort ordinaire et selon nature que le désir de conquérir.» Il s’agit là du désir d’augmenter sa puissance et d’en être et demeurer le maître. À la limite, seul le fait d’échouer paraît blâmable. Pour autant la question reste de savoir comment réussir. En effet, la question politique relève d’un équilibre des puissances. L’erreur première consiste à laisser s‘élever un pouvoir nouveau qui deviendrait plus puissant, ou encore de dépendre de forces que l’on ne contrôle pas. La question de l’armée en dépend : dans une Italie en proie aux puissants, et aux bandes armées, L’art de la guerre, déconseille de ne dépendre que des condotierre ou des alliances. Ces dernier finissent toujours par s’en remettre au plus offrant. Et L’art de la guerre, si maladroit qu’il ait pu paraître aux yeux des stratèges contemporains, visait au moins un objectif : transformer une foule de citoyens ordinaires en une milice, d’apparence militaire, tant la peur suffit parfois à faire reculer les envahisseurs.

Bien et mal sont relatifs

Bien et mal constituent des notions relatives. La question ne se juge pas de la même manière en ce qui concerne les personnes privées et les personnes publiques. En effet, il y a lieu de juger non l’intention, mais le résultat général. À cet égard, au chapitre XV, Machiavel remarque que de actions dont l’intention était bonne pouvait aboutir à un résultat dramatique. Celui qui tient sa promesse alors que tout le monde la baffoue n’a aucune chance de réussir.

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Les animaux malades de la peste

 «à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être.»

Cela signifie avant tout que la politique est amorale, en deçà de la morale car elle rend possible la morale. Seul dans une pays en paix il est possible de vaquer à ses occupations et d’avoir une morale privée. Le politique ne relève pas de ce modèle car il rend possible la morale privée.

L’hypothèse de la  bonne cruauté ? (chapitre VIII et XVIII)

Dès lors, en quoi consiste cette morale ? En réalité, si l’on lit bien Machiavel, il faut prendre au sérieux l’expression «la fin justifie les moyens», dans la mesure où n’importe quelle fin ne justifie pas n’importe quels moyens. «le tout, dit il, est de se maintenir dans son autorité.» Mais précisément, cette recherche de l’autorité est primordiale. Il faut que le détenteur du pouvoir, quel qu’il soit, maintienne les conditions d’une autorité possible. Il y a deux conditions : détenir un pouvoir, et assurer la paix. Dès lors tout n’est pas possible en cette matière. Ainsi on ne peut maintenir son pouvoir et la paix dans un climat de haine. Certes, une bonne manière de mettre fin à la haine serait de mettre fin à toute opposition. Mais le massacre de masse des populations n’est pas une solution viable. Il vaut mieux une population qui détienne encore des richesses pour payer un tribut. Toute la question tient alors à la manière d’entretenir la paix. «SALUS PATRIAE SUPREMA LEX ESTO.» Écrit-il au chapitre 41 du Livre III des Discorsi. En effet, «La patrie doit se défendre par la honte ou par la gloire et, dans l’un et l’autre cas, elle est bien défendue.» Il s’agit avant tout de défendre la liberté :

«Partout où il faut délibérer sur un parti d’où dépend uniquement le salut de l’État, il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d’injustice, d’humanité ou de cruauté, de gloire ou d’ignominie, mais, rejetant tout autre parti, ne s’attacher qu’à celui qui le sauve et maintient sa liberté.»

La question de la cruauté apparaît alors également une question de résultats. Il s’agit de comprendre à quelles conditions une action peut-être jugée bonne ou mauvaise. Le chapitre XVII y est consacré. Comparant encore une fois César Borgia à d’autres, il en appelle à user de cruauté, a avoir un bon usage de la cruauté :

«On peut dire aussi, en considérant bien les choses, qu’il fut plus clément que le peuple florentin, qui, pour éviter le reproche de cruauté, laissa détruire la ville de Pistoie.

Un prince ne doit donc point s’effrayer de ce reproche, quand il s’agit de contenir ses sujets dans l’union et la fidélité. En faisant un petit nombre d’exemples de rigueur, vous serez plus clément que ceux qui, par trop de pitié, laissent s’élever des désordres d’où s’ensuivent les meurtres et les rapines ; car ces désordres blessent la société tout entière, au lieu que les rigueurs ordonnées par le prince ne tombent que sur des particuliers.»

Il faut absolument comprendre qu’on ne saurait pourtant faire un usage pervers de la malignité. Il faut faire un mal pour un bien :

«Cependant le prince qui veut se faire craindre doit s’y prendre de telle manière que, s’il ne gagne point l’affection, il ne s’attire pas non plus la haine ; ce qui, du reste, n’est point impossible ; car on peut fort bien tout à la fois être craint et n’être pas haï» (XVII).

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César Borgia

S’agissant de Pistoia, il rappelle que deux factions se faisaient la guerre. La République amollie de Florence laisse les choses dégénérer en croyant pouvoir accomoder les parties. Elle le ne peut et doit finalement recourir à plus de force que si elle était intervenue plus tôt et avait tué les chefs en présence. (Discorsi, III, XXVII). C’est au contraire ce que fit César Borgia : pour rétablir l’ordre dans la Romagne, il dépêche «Maître Remy d’Orque, homme cruel et expéditif, auquel il donna pleine puissance.» L’ordre une fois établi, César visite la province, établit un tribunal qui reçoit les requêtes. Un matin la ville de Cesena se réveille en trouvant sur la place publique le corps de d’Orque «en deux morceaux». «La férocité de ce spectacle fit tout le peuple demeurer en même temps satisfait et stupide.» (Chp. VII).

 Machiavel (I), pourquoi l’étudier ? Une philosophie politique actuelle

Machiavel (II), le penseur de l’action 

 

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