Bienvenu à Lobby-Land

Dans le cadre de la campagne européenne, avec Gabriel AMARD, Julian AUGÉ et Nadège MONTOUT, candidats sur la liste France Insoumise, nous sommes allés à Bruxelles pour enquêter sur les Lobbys. Il faut aller voir sur place comment les lobbys travaillent pour comprendre vite quelle importance ils ont réellement dans tout le processus communautaire. Nous avons été accueillis par l’ONG C.E.O.https://corporateeurope.org/ laquelle mène un travail efficace de surveillance et de dénonciation de l’emprise des lobbys. C’est notamment grâce à eux que tout le monde a pu entendre parler de la directive « secret des affaires ». Directive qui porte un coup motel au travail des syndicalistes, des lanceurs d’alerte et des journalistes, et qui a été votée en son temps par le Front National de Marine Le Pen.

cofMartin, chercheur au C.E.O. nous guide dans la découverte du pays des Lobbys. Commençons par aller au cœur du quartier de l’Europe à Bruxelles, où travaillent environ 80000 personnes, dont près de 30000 lobbyistes. Rendez-vous au rond-point Robert Schumann, l’un des fondateurs de l’Europe communautaire. Si vous tournez votre regard plein Ouest, vers la Rue de la Loi, vous avez à votre droite le bâtiment de la Commission, et à votre gauche celui du Conseil de l’Union Européenne. Première surprise pour le citoyen européen, la Commission annonce la couleur, elle ne représente pas les peuples ou les États européens, mais elle brandit fièrement la couleur, il s’agit de la #TeamJunker. Nous avons sur les réseaux sociaux français la #TeamMacron, ici c’est carrément le dispositif institutionnel qui est confisqué et personnalisé par celui qui a plusieurs fois affirmé que la démocratie s’arrêtait aux traités.

Regardons alors de l’autre côté du Rond-Point : les autres bâtiment abritent ni plus ni moins que les plus grands lobbys. Est-ce à cela que pensait Emmanuel Macron quand il disait qu’il suffit de traverse la rue pour trouver de l’emploi ? De fait, on croise ici une compagnie de conseil en lobbying fondée par deux anciens porte-paroles de la Commission ! À tout seigneur tout honneur, dans le bâtiment le plus ancien et le plus cher du quartier réside le lobby du tabac, lobby qui peut s’enorgueillir de continuer à vendre un produit qui tue la moitié de ses utilisateurs en moyenne. Quel succès et quels moyens ! En dessous Pernod-Ricard a ses locaux. Rappelons que le budget de l’agence européenne de l’alimentation, censée réguler les produits mis sur le marché ne s’élève qu’à 70 millions d’Euros. Une goutte quand on estime que les lobbys dépensent 1,5 milliards d’euros par an à Bruxelles, et que l’équivalent américain de l’agence de l’alimentation et des médicaments, malgré les coupes budgétaires entamées depuis le gouvernement Reagan, dispose de 4 milliards par an. Plus près de la commission se trouvait encore il y a peu Facebook, mais plus surprenant pour nous les vitres d’un étage affichent le logo de la Région Occitanie : c’est que les barons locaux des régions ont vite compris l’intérêt qu’il y avait à défendre leur pré-carré, et à accompagner la mise en concurrence des territoires. Remarquez on trouve dans l’immeuble en face le Lobby de la City à Londres qui et ici officiellement représentée. Plus loin dans la rue vous trouverez le lobby du Patronat, « Business Europe » dirigé par Pierre Gattaz, ancien président du Medef France, fils du dirigeant du CNPF. N’oublions pas non plus qu’un autre organisme d’influence européen, le Cercle de l’Industrie a créé en son temps par Dominique Strauss Kahn, et dont les entreprises membres ont réalisé un chiffre d’affaire global de 990 milliards d’euros en 2016. Leurs capacités d’intervention sont démesurées face à celles des États, des syndicats et des ONG.

Cette proximité ne doit rien au hasard. Les Lobbys font partie du processus décisionnel en Europe. Plus que les pressions malveillantes et les éventuelles corruptions, le pouvoir des lobbys paraît d’autant plus pernicieux qu’il est directement intégré au travail institutionnel. Aux citoyen.ne.s, aux élèves des collèges et lycées, on présente l’Union Européenne comme la réunion de trois instances : le Conseil de l’Union Européenne, réunissant les chefs d’États et les ministres, la Commission et le Parlement. Les Règlements et Directives, dont on estime qu’ils concernent plus de 80 % des lois votées par le Parlement français, viendraient des relations entre ces trois pôles. En fait aucune décision d’ampleur ne peut être prise sans les Lobbys qui investissent l’ensemble des groupes de travail, produisant rapports, contre-rapports, conseils et analyse. On connaît leurs méthodes ; il suffit pour cela de regarder l’excellent film Thank you for smoking. Ils 1024917315-240délaient les décisions en demandant plus de rapports. Ils dénigrent le travail de la science en noyant les recherches sérieuses sous des tonnes d’études plus ou moins fantaisistes. Ils pratiquent la nov-langue pour détourner l’attention. Et surtout ils ont des moyens que n’ont pas les associations de défense des citoyen.e.s ou des salarié.e.s.

 

 

On estime que dans le domaine de la finance, pour 1 représentant.e des ONG il y a 30 lobbyistes qui servent les intérêts des entreprises de la finance. Ces lobbys font office de bureaucratie auxiliaire pour faire fonctionner l’immense structure de production des normes que constitue l’Europe. Historiquement l’Union n’était au départ une série de traités commerciaux, mais ils ont accompagné toutes les étapes de la construction, sans que leur poids ne soit remis en cause. Il y va d’une sérieuse remise en cause de la souveraineté populaire : les élus, les gouvernements sont responsables devant leurs peuples, pas les lobbys qui ne servent jamais l’intérêt commun, mais toujours l’intérêt financier. Et que l’on ne vienne pas dire qu’ils peuvent favoriser les intérêts nationaux pour leurs secteurs, comme au début du XX° siècle où les socialistes interpellait le patronat français qui ne voulait pas de droits sociaux au nom de la prétendue concurrence, mais n’agissait jamais dans les instances internationales pour la réduire. À Bruxelles c’est le lobby français des super-marchés qui est en pointe pour interdire les fromages au lait cru, non pour des raisons sanitaires, mais parce que c’est une marchandise moins stockable, moins transportable et donc moins rentable.

Un document interne de Coca Cola montre qu’ils disposent d’une stratégie d’ensemble. Ils ont recensé l’ensemble des projets en cours ou possible de réglementation pour lutter contre l’obésité due aux sodas et ils les rangent par ordre de danger et de probabilité. Ils ont ainsi peur que l’on s’achemine vers une réduction des boissons en emballage individuel, ou que la publicité soit réduite pour leur public cible, les enfants notamment. Ils ont depuis longtemps mis en place des stratégies de contournement. De même que le lobby des cigarettes a utilisé l’image de la libération – notamment le mouvement de libération des femmes entre deux guerres pour étendre le marche – ils utilisent le sport. Non seulement cela incite à faire comme les idoles sportives mais en plus cela détourne le problème : la cause ce n’est pas la quantité de sucre, mais le fait que vous ne « bougez » pas assez.

cof

Il n’y a pas qu’en matière de santé que les lobbys sont à la pointe : ils luttent contre la transition écologique. Une note interne du patronat révélée notamment par l’ONG C.E.O. a dessiné leur stratégie : accepter tous les discours dès lors qu’ils ne s’assortissent pas de mesures concrètes, délayer en demandant plus d’études, plus de recherches, accuser plutôt l’homme que le capitalisme, etc…

Aujourd’hui, lutter contre les lobbys en Europe ce serait aussi permettre que la recherche autonome dispose des moyens de mener à bien ses travaux dans l’intérêt commun. Or cela n’est pas compatible avec la tendance à encourager les Partenariats Privé Public dans l’université, lesquels finissent par favoriser les seuls programmes acceptés par le secteur privé. Il faudrait aussi que les organismes publics, à l’instar du Conseil Économique Social et environnemental en France s’il était effectivement doté des moyens et ds finalités propres à produire une expertise impartiale.

Le pouvoir occulte des intérêts du capitalisme n’est pas nouveau. Il se dessine dans une société de l’entre-soi qui toujours réduit les solidarités sociales. Laissons, pour cette fois, la parole à Jean-Jaurès

« Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. […] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

Jean Jaurès, discours devant la Chambre des députés, séance du 19 juin 1906

P.S. sur le site de l’ONG C.E.O. vous pouvez trouver un excellent Guide de la Lobbycratie en Europe. N’hésitez pas à visiter leur site et à les soutenir !

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