Tout en symboles : le discours présidentiel sur « 150 ans en République »

Emmanuel Macron a prononcé le 4 septembre 2020 un discours intitulé « 150 ans en République » à l’occasion d’une cérémonie de naturalisation au Panthéon. La maîtrise de l’agenda étant désormais un élément central de l’action politique , le choix de cette journée ne devait rien au hasard. Prétexte à l’annonce de sa loi sur le séparatisme, il a donné toute la dimension de sa méthode l’en-même-temps-isme.

En même temps la République et la monarchie. La résistance et Vichy. En même temps la carotte et le bâton. En même temps la laïcité et le concordat. En même temps la mémoire et l’histoire.

Les trous de la mémoire présidentielle

Les occasions de célébrer la République, en ce mois de septembre, ne manquent pas. Ce discours aurait pu avoir lieu le 21 septembre en hommage à la fondation de la République française. Après une énième trahison de Louis XVI et la victoire contre les armées coalisées contre la Révolution, l’Assemblée Nationale décrète à l’unanimité l’abolition de la royauté. Les quelques timorés qui auraient voulu en discuter sont rabroués par l’Abbé Grégoire qui a ces mots célèbres : « Qu’est-il besoin de discuter quand tout le monde est d’accord ? Les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique. Les Cours sont l’atelier du crime, le foyer de la corruption et la tanière des tyrans. L’histoire des rois est le martyrologe des nations ! » Et pourtant, Emmanuel Macron choisit de ne pas commémorer la Grande Révolution, celle qui a donné les Droits de l’homme, et, selon les mots de Saint-Just, voté « la liberté du monde ». Il fait le choix d’une révolution bourgeoise, timorée, où Gambetta, député sous l’Empire, joue un rôle ambigu, proclamant une République autant pour mettre fin à l’Empire que pour donner un coup d’arrêt à la révolution ouvrière en cours. Et célébrer les 150 ans de cette République c’est aussi prendre le parti des versaillais qui, derrière Adolphe Thiers vont massacrer la commune, qui avait pour la première fois rendu possible la laïcité. On sait que Marx a salué l’œuvre laïque de la Commune qui avait proclamé le 2 avril 1871 :

« Considérant que la liberté de conscience est la première des libertés ; (…)

Art 1er l’Église est séparée de l’État

Art 2 Le budget des cultes est supprimé (…) »

Emmanuel Macron confond allègrement histoire républicaine et identité nationale. Il propose un nouveau récit national qui n’a que peu à envier aux délires de Nicolas Sarkozy en son temps. Pour le locataire actuel de l’Élysée, n’hésitant pas à se réclamer de l’historien Marc Bloch, torturé par Klaus Barbie, l’indivisibilité de la République devient un nouveau principe identitaire « Aimer nos paysages, notre histoire, notre culture en bloc, toujours. Le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération, c’est pour cela que la République ne déboulonne pas de statues, ne choisit pas simplement une part de son histoire, car on ne choisit jamais une part de France, on choisit la France. » 

La terre et les paysages, c’est Maurras plus que la République qui n’a pas hésité en 1792 à élire un député étranger, Thomas Paine, lequel se lèvera contre le suffrage censitaire. En intégrant le Sacre de Reims à la République, il met l’accent sur la tendance monarchiste qui se renforce avec le régime présidentiel voulu par De Gaulle que le président Jupitérien chérit naturellement. En demandant d’accepter l’histoire en bloc, il feint d’ignorer qu’il n’y a jamais de continuité historique. Dans un texte comparant la mémoire individuelle et celle des peuples, Freud a pu montrer combien il s’agit à chaque fois d’un fantasme, chacun réinterprétant son passé, non comme un tout objectif, mais à la lumière de ses désirs du présent. L’interdit de déboulonner les statues, rompt ici avec la tradition de la mémoire révolutionnaire. La Place Vendôme à Paris a vu successivement les statues de Louis XIV et de l’Empereur déboulonnées. L’histoire d’un peuple ne peut s’assimiler à un magasin d’antiquités où tout serait logé à la même enseigne poussiéreuse. La vie historique, comme la vie individuelle, se nourrit de ruptures.

L’histoire officielle à son tour occulte ce que bon lui semble. La République bourgeoise née en 1870 accomplira aussi le travail de la colonisation, dont rien ne transparaît dans le discours. Si la France est un bloc, alors comment comprendre les propos du Président Macron : « ce régime politique de liberté sur lequel nous vivons depuis 150 ans. » Liberté pour qui, tant il fallu de luttes pour que les droits sociaux et ceux des peuples colonisés soient reconnus ? 150 ans de liberté, avec néanmoins la parenthèse vichyste ? Et évoquer ces 150 ans, c’est aussi nier les épisodes républicains antérieurs, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, au suffrage universel (mais masculin) de 1848. C’est oublier les abolitions successives de l’esclavage qui ont toujours été celles de la République.

Le prétendu séparatisme

Ce discours en fait n’était qu’un prétexte, il sert un autre dessein, le projet de loi contre le séparatisme. N’oublions pas que le combat politique commence par imposer un débat, avec ses mots pour piéger l’adversaire. La question du séparatisme en est la parfaite illustration. Si les médias reprennent en boucle l’hypothèse du séparatisme, c’est que la propagande joue à plein. Le « séparatisme » est un nouveau venu dans le vocabulaire politique, un monstre conceptuel qui n’a pas de réalité, à l’instar de la dénonciation en son temps des populismes sans que personne n’en ait de définition claire.

Rappelons, quitte à surprendre que la République a besoin de séparatisme. Tout d’abord parce que si les peuples se fondent en se groupant, ils le font aussi en se séparant, cela s’appelle le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et ce séparatisme là n’a rien fondamentalement de mauvais. En second lieu, il existe de grandes lois séparatistes en République, nous sommes biens payés pour le savoir : notamment la loi dite de « séparation des Églises et de l’État. » Pour qu’il y ait un espace privé et un espace public, il faut bien qu’ils soient séparés. Et la République en effet organise l’espace de la vie privée séparé de l’espace public où règne la loi, égale pour tous et toutes. 

Mais ce n’est pas ce séparatisme là que vise le président jupitérien. Peut-être pensait-il à la dureté sociale qui sépare « les gens qui ne sont rien des autres », comme il l’avait dit dans une gare ? Dans ce cas on attendrait un discours ferme sur les séparatistes qui s’isolent dans des cités avec leurs règles particulière, où la police n’entre que si elle est acceptée, et où la sécurité est confiée à des groupes privés : que n’a-t-il pas cité la Villa Montmorency ou le Hameau Boileau à Paris, où des gardiens empêchent le quidam d’entrer ?

Si le séparatisme vise une tentative d’échapper à la loi commune, sans aucun doute le Président Macron a-t-il en vue les procédés d’exode fiscal, légaux et extra-légaux, par lesquels les plus riches échappent à l’impôt et ne contribuent pas à l’effort commun. À moins qu’il n’entende dénoncer les milliards détournés par l’enseignement privé, essentiellement catholique, qui permettent à ces établissements de choisir les élèves, de mener une mission pastorale, et de s’affranchir de l’obligation d’accueillir tous les enfants de la république ?

Reprenons la déclaration présidentielle : « C’est pourquoi il n’y aura jamais de place en France pour ceux qui, souvent au nom d’un Dieu, parfois avec l’aide de puissances étrangères, entendent imposer la loi d’un groupe. Non, la République, parce qu’elle est indivisible n’admet aucune aventure séparatiste. Un projet de loi de lutte contre le séparatisme sera à cette fin présenté dès cet automne. » Hélas, il y a déjà de la place pour ce séparatisme là. Toute l’histoire de la République connaît les tentatives d’influence de puissances religieuses. Souvenez-vous que l’Église Catholique condamnait la République et les Droits de l’homme, estimant, selon les mots de l’Évêque de Beaumont que les hommes n’avaient que des devoirs et que le principe démocratique remettait en cause la puissance divine. Que dire des médecins qui au nom de leur religion voudraient renoncer à l’obligation de soins ? Que dire enfin des entorses à l’universalité de la loi républicaine, quand le Concordat d’Alsace-Moselle, à rebours de la loi de 1905, finit par reconnaître et subventionner des cultes, et a, jusqu’à très récemment, intégré l’interdiction du blasphème dans sa réglementation ?

On le voit, la lutte contre le séparatisme se fait, « en même temps », à une échelle variable choisie par le Président. On sait très bien ce qu’il vise par là. N’ayant pas pu imposer une modification de la loi de 1905 par la grande porte, il essaie de passer par la fenêtre. Il vise ici le culte musulman, qu’il ne nomme pas, sachant très bien que la loi de 1905 pourtant s’y applique déjà. Rappelons que ses initiateurs avaient prévu de prendre en compte les 4,5 millions de « sujets » musulmans vivant en Algérie, l’article 43-2 de la loi indiquant que « des règlements d’administration publique détermineront les conditions dans lesquelles la présente loi sera applicable en Algérie et aux colonies. » Cette approche contre le « séparatisme » a des relents néo-coloniaux. Comme l’Empire, puis l’Empire colonial, a voulu reconnaître des « communautés » musulmanes pour mieux les encadrer et les contrôler, il s’agit ici d’imposer des principes nouveaux, comme des chartes de la laïcité pour des associations privées. Seraient-elles imposées à la mission pastorale des établissements scolaires catholiques ? Demandera-t-on que le clergé catholique renonce à son attitude discriminatoire qui empêche encore les femmes d’exercer les professions de prêtre ou d’Évêque ? Du point de vue des libertés fondamentales, demandera-t-on à chacun de professer une croyance républicaine ? On peut préférer la République à tout autre régime, cela relève de la liberté de conscience politique. Mais exigera-t-on des libertaires ou des royalistes de renoncer à leurs convictions ?

Sur le plan des principes comme sur le plan juridique, ce projet de loi est inacceptable. Tel n’est pas son objet. Il visera plus simplement à laisser s’installer un débat sur la prétendue incompatibilité de l’islam et de la République, servant à baliser un cadre politique installant l’opposition factice entre LREM et le RN. La République mérite mieux pourtant que ces tartufferies.

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