Le penseur de l’aliénation religieuse : Ludwig Feuerbach

Article paru dans La raison revue de la fédération Nationale de la libre pensée, fnlp.fr ,numéro d’octobre 2021

Ludwig Feuerbach (1804-1872) reste célèbre pour son ouvrage de 1841 l’essence du christianisme (1841) qui a fortement influencé le jeune Marx. Quoique le même Marx ait appelé à le dépasser, la richesse de la philosophie de Feuerbach ne se résume pas à une critique du fait religieux.

Il s’inscrit dans le courant de réflexion et de rupture avec la Hegel. Au philosophe de la marche de l’Esprit dans l’Histoire, il reproche d’avoir échoué à réconcilier l’homme et la nature. Sa lecture de l’hégélianisme y voit la marque du christianisme : « Celui qui n’abandonne pas la philosophie hégélienne n’abandonne pas la théologie. La doctrine hégélienne, selon laquelle la réalité est posée par l’idée, n’est que l’expression rationnelle de la doctrine théologique selon laquelle la nature est créée par Dieu. » Hegel voulait réconcilier l’homme et la nature, mais ce faisant il est parti de l’esprit, parce que le christianisme avait valorisé la spiritualité et rejeté le corps. La démarche de Feuerbach sera toute différente. L’esprit ne peut se comprendre qu’à partir de son origine réelle, la nature corporelle. Feuerbach est donc matérialiste et sensualiste : on ne peut rendre compte des productions spirituelles qu’à partir d’une compréhension de la réalité matérielle et sensible de la condition humaine.

Partir du corps ce n’est pas partir de l’individu isolé. Un aspect moins connu de la doctrine de Feuerbach, mais qui donne sens à toute sa démarche, consiste à reconnaître l’aspiration à l’altérité et à la transcendance portée par notre réalité corporelle. Elle explique que nous sommes des êtres sociaux et elle l’appliquera l’origine du sentiment religieux. L’humain n’existe pas comme une entité abstraite, elle est d’abord corporéité sexuée. La différence des sexes n’est pas qu’un élément biologique, elle est profondément vécue, elle donne lieu à ce que nous nommons désormais la différence des genres et se traduit par le désir. La différence des sexes n’est pas une opposition, elle appelle à une ouverture hors de soi. Par elle se dessine les premières distinctions du je et du tu, par l’amour réel et concret, pas l’amour désincarné chrétien, qui est aussi désir sexuel, et nous y découvrons une forme de transcendance comme dépassement de notre intériorité. L’amour, et c’est le thème des derniers textes de Feuerbach, Éthique : l’Eudémonisme contient l’aspiration à la vie sociale et les germes d’une morale réalisée.

Cette aspiration à la transcendance rend compte de la religion. Feuerbach concède qu’il y consacre l’essentiel de ses travaux et que de là vient sa « réputation d’être un effroyable matérialiste » et « l’objet principal de [ses] écrits est de résoudre l’énigme de la religion ». La religion est une énigme dès lors que l’on refuse tout à la fois son affirmation dogmatique, rendue caduque par tous les progrès de la science, mais qu’on veut comprendre d’où vient cette illusion tenace. Le caractère même d’illusion, par différence avec l’erreur, tient dans la permanence de ses effets. Que l’on sache que la terre n’est pas au centre de l’univers corrige l’erreur et on n’y croit plus. Que la religion soit une illusion ne dissipe pas son mystère. Le maître mot de l’analyse du fait religieux pour Feuerbach tient dans le caractère d’aliénationqu’elle revêt. On sait la postérité de cette analyse, qui en réalité constitue l’un des fils directeurs de Hegel à Marx. Il y a aliénation car l’homme prend pour réelle une figure irréelle, dieu, mais qui exprime quelque chose de son essence propre. Les dieux ne sont que la transfiguration de ce que les hommes sont. Dieu exprime les qualités humaines, pensées par l’imagination comme idéales. Ainsi, mortels, ignorants et faibles, les hommes pensent un dieu immortel, omniscient et omnipotent. « On ne trouve donc rien en Dieu qui ne serait pas dans la personnalité finie ; on trouve en Dieu la même chose, le même contenu qu’en l’homme. » (Pensées sur la mort et l’immortalité). Fidèle à sa méthode matérialiste , il établit que dieu, c’est-à-dire l’idée de dieu, est une création humaine : « les prédicats religieux ne sont que des anthropomorphismes ». Nous attribuons au divin, par l’imagination, ce que nous voudrions que soit l’humain. Les religions traditionnelles vouent l’homme à une aliénation, par laquelle nous adorons une simple abstraction de nous même en laquelle nous ne nous reconnaissons plus. « La conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme, la connaissance de Dieu est la connaissance de soi de l’homme. À partir de son Dieu tu connais l’homme, et inversement à partir de l’homme, son Dieu : les deux ne font qu’un. »

Feuerbach méconnu : religion et alimentation

On doit aussi à Feuerbach quelques considérations pour l’alimentation, dont il entreprend de faire une véritable science, qu’il nomme la « gastrologie ». On sait que Charles Fourier a lié dès 1829 son utopie à la « gastrosophie », permettant de proposer les « raffinements de bonne chère que la civilisation réserve aux oisifs ». Décidément, après Brillat-Savarinqui publie en 1825 Physiologie du Goût, ou Méditations de Gastronomie Transcendante, philosophie et cuisine font bon ménage au XIX° siècle. Quel lien peut-il y a voir entre une analyse critique de la religion et l’alimentation ? Peut-on accorder à Feuerbach qu’il y a bien une relation entre gastrologie et théologie ? Il écrit en 1862 Le mystère des sacrifices ou l’homme est ce qu’il mange, encore plus incisif en allemand, « der mench ist war es isst ». 

L’histoire des religions nous donne à voir qu’elles entretiennent des relations complexes avec l’alimentation, notamment par les phénomènes des tabous alimentaires comme ceux des sacrificesChaque culture produit ses interdits alimentaires, et bien souvent les religions en font un élément de sacralité. Judaïsme et Islam ont ceci en commun qu’ils condamnent tous deux la consommation de viande porcine, jugée impure. Et n’oublions pas le tabou presque universel du cannibalisme. Feuerbach montre comment l’alimentation révèle à part entière le processus de culture. « Le goût n’est pas seulement l’affaire du palais, mais aussi celui du cerveau lui même, l’aliment n’a pas seulement une signification physique mais aussi intellectuelle ». La religion a longtemps été le lieu de ce processus :« pourquoi ne doivent-ils rien manger d’impur ? Parce que l’homme est ce qu’il mange ; alors celui qui mange quelque chose d’infâme est lui-même un monstre. » Pas étonnant d’ailleurs que les dieux aussi soient pris dans ce phénomène : les dieux sont aussi ce qu’ils mangent, et s’ils sont immortels, c’est qu’ils se nourrissent de l’ambroisie, boisson qui procure l’immortalité. Feuerbach étend à l’alimentation ce qu’il a déjà démontré dans l’essence du christianisme : les dieux ne sont que la transfiguration de ce que les hommes sont. 

L’histoire des religions manifestent un processus de civilisation par rupture progressive avec le cannibalisme. Il est réel dans le corps, le petit enfant se nourrissant du lait et du sang de la mère. Les premières religions ont peu à peu abandonné les sacrifices humains, puis ritualisé les sacrifices animaux rejetés tant dans la l’Ancien Testament que dans la tradition musulmane : « les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir. » (Isaïe 1, 11) Le Coran en ritualisant l’abattage, demande que soit prononcé le nom de Dieu, sourate XXII, et entend ainsi mettre fin aux hécatombes, sans d’ailleurs prescrire l’égorgement, lequel relève des usages ou des hadiths. Et n’oublions pas qu’une grande partie de l’humanité a souscrit à des religions qui ont fait du végétarisme leur credo: le végétarisme hindou ou sikh, le jaïnisme, et même le rastafarisme. Le christianisme a sans nul doute poussé très loin la symbolisation du cannibalisme, puisque dieu-fait-homme dans le corps du christ est consommé chaque dimanche sous la forme du pain et du vin lors de l’eucharistie.

L’alimentation perçue par les religions offre également la possibilité d’observer comment les attributs humains sont transfigurés dans le divin : « souffrir de la faim et de la soif est humain, mais satisfaire sa faim et sa soif est divin. » Les dieux grecs et romains banquetaient, mais au contraire des humains, sans un seul des inconvénients : ils ne sont pas tiraillés par la douleur de la faim, ils ne préparent pas la nourriture, puisqu’elle leur est donnée – jusque dans le rituel où les dieux consommaient la fumée des sacrifices qui montait à eux – et ne souffrent jamais d’indigestion ! Feuerbach dénonce d’ailleurs ici aussi les thèses chrétiennes qui ont avili les anciens dieux, transformés en banqueteurs orgiaques : « chez les Anciens, les dieux s’en mettaient plein les babines, mais sans les conséquences matérielles que les pères de l’Église en ont tiré dans leur combat contre les religions païennes. »

Processus de culture, l’alimentation traduit nos préjugés. Depuis l’antiquité, les différents peuples se désignent réciproquement par leur alimentation, souvent en dénigrant les habitudes des uns et des autres. Feuerbach rappelle les multiples désignations des peuples que l’on trouve chez Homère, Hésiode ou Horace, des mangeurs de poissons ichtyophages aux mangeurs de lotus, lotophages. Polyphème, le Cyclope joué par Ulysse, est brutal parce qu’il mange de la chair humaine. « N’est-ce pas vraiment ainsi ? Est-ce que l’homme qui mange des choses dégoutantes et écœurantes n’est pas pour nous l’objet de dégoût et de répulsion ? » Nous transposons dans la nourriture nos valeurs. Avant Pierre Bourdieu qui montrera au XX° siècle comment les habitudes de classe se donnent à voir dans les habitudes alimentaires, Feuerbach établit, notamment dans la division en castes en Inde, comment « chaque catégorie sociale est ce qu’elle mange, selon sa qualité essentielle et inversement. »

Bibliographie

Feuerbach, L’essence du christianisme, Tel Gallimard

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