Penser en temps de guerre : les « réflexions sur la guerre » de Simone Weil.

Simone Weil (1909-1943) n’a jamais séparé sa réflexion et son engagement personnel. Les Réflexions sur la guerreparues en novembre 1933 concernent tout autant le mouvement ouvrier de l’époque, divisé dans sa lutte contre le fascisme et les impérialismes, que notre période par la portée plus générale de son propos sur la guerre. Simone Weil fut à la fois militante pacifiste et engagée dans la guerre d’Espagne puis la résistance. Lisons la avec d’autant plus de sérieux qu’elle écrivait à Georges Bernanos en allant rejoindre la colonne Durruti « je n’aime pas la guerre ; mais ce qui m’a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c’est la situation de ceux qui se trouvent à l’arrière et bavardent de ce qu’ils ignorent ». J’ai d’autant plus de pudeur à écrire ces lignes que moi-même, comme nombre de militant.e.s de ma génération, je n’ai vécu dans mon corps aucune guerre, ne connaissant les conflits qui ont émaillé ces dernières décennies que par le biais travesti des nouvelles télévisées, puis des réseaux sociaux, ne confond pas les attaques terroristes, aussi terribles soient elles, avec une logique de guerre.

Notons tout d’abord le sérieux avec lequel elle aborde la question de la guerre, précisément parce que cette dernière nous empêche le plus souvent de penser :

« on ne peut constater aucune réaction si ce n’est la panique, moins panique des courages devant la menace du massacre que panique des esprits devant les problèmes qu’elle pose. Nulle part le désarroi n’est plus sensible que dans le mouvement ouvrier. Nous risquons, si nous ne faisons pas un sérieux effort d’analyse, qu’un jour proche ou lointain la guerre nous trouve impuissants, non seulement à agir, mais même à juger. »

Dramatique, portant avec elle les horreurs et les massacres, la guerre paralyse la pensée. Et dans ces moments de paralysie, la tache de la philosophie, comme celle des théoriciens révolutionnaires, consiste à prendre le pas de côté, le temps de sortir de l’écume des choses pour en dégager la profondeur. En 1933, en publiant ses réflexions dans La critique sociale revue fondée par Boris Souvarine, Simone Weil s’inscrit dans le débat interne au mouvement ouvrier, dominé alors par le socialisme soviétique. Elle rappelle l’extrême diversité des positions vis-à-vis de la guerre et de la paix dans l’histoire des mouvement révolutionnaires, depuis la Révolution française. Le pacifisme de Jaurès n’en a été qu’une des versions, et des prises de positions peuvent sembler parfois contradictoires, Marx après la guerre de 1870 invitant les organisations ouvrières à refuser la logique des guerres impérialistes, là où Engels en 1882 semble encourager le prolétariat allemand à prendre les armes contre une coalition franco-russe, de peur d’un répression dramatique des organisations ouvrières en cas d’invasion russe.

« Ce n’est pas qu’il vaille mieux blâmer en général l’usage de la violence, comme font les purs pacifistes ; la guerre constitue, à chaque époque, une espèce bien déterminée de violence, et dont il faut étudier le mécanisme avant de porter un jugement quelconque. »

Elle préconise alors d’analyser le phénomène de la guerre en suivant la méthode matérialiste qui seule peut permettre de dépasser la propagande et les illusions idéologiques. Le mot guerre, comme tout concept, ne peut être pensé que dans un contexte : les abstractions ne sont pas des universaux intemporels, mais le lieu d’exercice des réalités historiques.

« On ne peut résoudre ni même poser un problème relatif à la guerre sans avoir démonté au préalable le mécanisme de la lutte militaire, c’est-à-dire analysé les rapports sociaux qu’elle implique dans des conditions techniques, économiques et sociales données. »

D’ailleurs cette réalité historique explique la diversité des positions internes au mouvement ouvrier. Si Clausewitz a raison, et que la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens, il ne faut pas l’aduler ou la condamner par principe, ni séparer l’analyse de ses procédés des buts ou des implications qui sont les siens. Ainsi la défense de la guerre révolutionnaire par Lénine ou Rosa Luxemburg, voire pour le premier des guerres nationales de défense, entre en cohérence avec le refus des guerres impérialistes : à chaque fois « il faut juger une guerre non par le caractère violent des procédés employés, mais par les objectifs poursuivis au travers de ces procédés. »

Simpne Weil inscrit alors l’analyse de la guerre dans la réalité historique : la montée du fascisme au sein du capitalisme triomphant. La guerre prend sa place dans cette double dimension. Les analyses de Marx qu’elle prolonge permettent une première analogie entre la concurrence économique, qui n’est en fait que l’exploitation de la classe des travailleurs pour le profit des patrons et la guerre entre États qui implique l’exploitation des soldats et des populations pour ce qui dessine un appareil étatique et militaire. Son attention déjà prégnante à la condition ouvrière ne la fait pas parler par abstraction ou pure idéologie. Enseignante issue de l’école normale, elle a pris position pour les grèves ouvrières en 1932, s’est engagée dans le syndicalisme en œuvrant pour la réunification de la CGT et participant du courant école émancipée. En 1932 elle se rend en Allemagne pour comprendre la montée du nazisme, ensuite, elle travaillera à la chaine.

Dans le système capitaliste, dans le cadre de la lutte des classes, les ouvriers sont subordonnés à l’organisation patronale et technique en vue de la production. Les analyses de la conditions ouvrières par Simone Weil insistent sur le poids de l’organisation technique de l’exploitation, et montrent que les ouvriers servent les machines comme les patrons. Elle relève l’importance de la technique dans le processus d’aliénation dévoilé par Marx. Par analogie elle étend ce schéma d’analyse à l’organisation étatique et militaire. Dans la guerre, les soldats sont subordonnés à la tactique et aux formes d’armement sous la direction de l’État et des états-majors. Autrement dit on aurait tort de ne voir dans les guerres que des effets de la politique étrangère. Elles concernent tout autant, voire plus, l’organisation interne des États et la transformation de la politique dans le cadre d’une organisation militaire.

« La grande erreur de presque toutes les études concernant la guerre, erreur dans laquelle sont tombés notamment tous les socialistes, est de considérer la guerre comme un épisode de la politique extérieure, alors qu’elle constitue avant tout un fait de politique intérieure, et le plus atroce de tous. Il ne s’agit pas ici de considérations sentimentales, ou d’un respect superstitieux de la vie humaine ; il s’agit d’une remarque bien simple, à savoir que le massacre est la forme la plus radicale de l’oppression ; et les soldats ne s’exposent pas à la mort, ils sont envoyés au massacre. »

Une grande part de l’article de Simone Weil consiste alors à montrer quels ont été dans l’histoire les effets des logiques de guerre dans l’organisation intérieure des États. Ainsi dès la révolution française la guerre déclenchée par la coalition des monarchies anti-républicaines a produit des effets sur le jeune État. La guerre était appelée par le girondin Barrère, précise Simone Weil, qui y voyait un puissant moyen de transformation. L’entrée en guerre aurait été pour lui l’occasion puissante de modifier l’état de la France, produisant un État centralisé sur le modèle de l’organisation militaire. Plus encore cette même forme institutionnelle et la logique d’unité nationale devient un puissant élément anti-révolutionnaire et anti-démocratique. Simone Weil adhère à la thèse selon laquelle l’élan démocratique jacobin aurait été brisé par les effets de la logique de guerre induisant la terreur, ce dont Saint-Just et Robespierre avaient conscience. Robespierre clamant que l’on « n’apporte pas la liberté par les baïonnettes » et Saint-Just écrivant à propos des guerres qu’ « il n’y a que les puissants qui en profitent. » Elle propose un parallèle entre 1793 et 1917, car, même si Lénine avait entamé la militarisation du parti Bolchevik, la guerre révolutionnaire a constitué un élément fondamental de l’étatisation de la révolution : tout le pouvoir aux soviets passant progressivement à tout le pouvoir à l’État. 

« Lénine a abandonné ses doctrines démocratiques pour établir le despotisme d’un appareil d’État centralisé, tout comme Robespierre, et a été en fait le précurseur de Staline, comme Robespierre celui de Bonaparte. »

Ces expériences historiques vécues par le mouvement ouvrier, pour ne rien dire des autres régimes, montrent à quels engrenages conduisent les logiques de guerre. Tout État qui s’inscrit dans la guerre prend le pli d’une organisation de plus en plus centralisée, militaire et anti-démocratique. Quelle lutte peut l’accepter, comment mener une bataille d’émancipation en temps de guerre ?

Simone Weil, on l’a vu, ne se place pas en 1933 dans l’optique d’une contestation romantique, idéaliste, de la guerre. Il faut penser la guerre sans abandonner la lutte contre le fascisme. Cette dernière d’ailleurs aurait tout à perdre à se fondre dans une guerre laquelle touchera de prime abord les populations par les massacres et les horreurs de la guerre, et se traduirait par le renforcement de l’autoritarisme dans tous les États. 

« si l’on ne veut pas renoncer à agir, il faut comprendre qu’on ne peut lutter contre un appareil d’État que de l’intérieur. Et en cas de guerre notamment il faut choisir entre entraver le fonctionnement de la machine militaire dont on constitue soi-même un rouage, ou bien aider cette machine à broyer aveuglément les vies humaines. »

Par conséquent, il s’agit de conserver un voie étroite qui combine la contestation des conditions qui produisent conjointement la guerre et le fascisme. Cette approche, raillée à l’époque, l’est encore aujourd’hui, pourtant émanant de celle qui entrera ensuite en résistance, elle nous invite à évaluer nos convictions quand la propagande guerrière, de toutes part, nous assaille. Laissons lui le dernier mot :

« Tant que nous n’apercevrons pas comment il est possible d’éviter, dans l’acte même de produire ou de combattre, cette emprise des appareils sur les masses, toute tentative révolutionnaire aura quelque chose de désespéré ; car si nous savons quel système de production et de combat nous aspirons de toute notre âme à détruire, on ignore quel système acceptable pourrait le remplacer. Et d’autre part toute tentative de réforme apparaît comme puérile au regard des nécessités aveugles impliquées par le jeu de ce monstrueux engrenage. La société actuelle ressemble à une immense machine qui happerait sans cesse des hommes, et dont personne ne connaîtrait les commandes ; et ceux qui se sacrifient pour le progrès social ressemblent à des gens qui s’agripperaient aux rouages et aux courroies de transmission pour essayer d’arrêter la machine, et se feraient broyer à leur tour. Mais l’impuissance où l’on se trouve à un moment donné, impuissance qui ne doit jamais être regardée comme définitive, ne peut dispenser de rester fidèle à soi-même, ni excuser la capitulation devant l’ennemi, quelque masque qu’il prenne. Et, sous tous les noms dont il peut se parer, fascisme, démocratie ou dictature du prolétariat, l’ennemi capital reste l’appareil administratif, policier et militaire ;i non pas celui d’en face, qui n’est notre ennemi qu’autant qu’il est celui de nos frères, mais celui qui se dit notre défenseur et fait de nous ses esclaves. Dans n’importe quelle circonstance, la pire trahison possible consiste toujours à accepter de se subordonner à cet appareil et de fouler aux pieds pour le servir, en soi-même et chez autrui, toutes les valeurs humaines. »

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