Marcel Conche (1922-2022)

Marcel Conche, une morale et une physique athées

Article paru dans La Raison de juillet-août 2022

Marcel Conche, né en 1922 est un philosophe éclectique, qui a su penser aussi bien les questions métaphysiques que morales, fin connaisseur de la Grèce antique, notamment les ante-socratiques comme Héraclite, Parménide, Anaximandre et Épicure, dont il nous a donné les meilleures traductions et interprétations. Cette fréquentation des penseurs grecs ne l’a pas fermé aux autres cultures, et en 2003, âgé de 80 ans il s’est mis au chinois pour il a proposer une traduction personnelle de Lao Tseu, interrogeant ici l’humanisme et la cosmologie chinoise en parallèle avec la métaphysique grecque.

Nous l’avions sollicité pour qu’il participe au numéro de L’idée libre, consacrée à la Grèce, mais il avait poliment décliné, ne se sentant plus susceptible d’honorer des commandes à son âge, tout en nous assurant de sa sympathie de libre penseur. Il est décédé le 27 février 2022.

Marcel Conche a plusieurs fois affirmé son rejet de toute croyance en Dieu. Il invoque tout d’abor une raison morale : les conceptions de la divinité sont incompatibles avec l’existence du mal, que ce dernier soit physique – la douleur de tout un chacun, et notamment celles des enfants innocents – ou moral, c’est-à-dire le mal que les hommes se font. L’hypothèse du péché originel et toute justification de la culpabilité supposée des enfants lui répugne au plus haut point. 

« L’expérience initiale à partir de laquelle s’est formée ma philosophie fut liée à la prise de conscience de la souffrance de l’enfant à Auschwitz ou à Hiroshima comme mal absolu, c’est-à-dire comme ne pouvant être justifié en aucun point de vue. »

L’hypothèse divine est également rejetée pour des motifs rationnels et métaphysiques : « La philosophie, c’est l’œuvre de la raison humaine et elle ne peut pas rencontrer Dieu ». La question de Dieu lui semble injustifiable et même incompréhensible :

« Très tôt, j’ai été dans un éloignement radical des philosophies théologisées, des philosophes qui, pour moi, évoluaient dans le faux, qui n’avaient pas su faire le choix de la recherche de la vérité, de la « Raison naturelle » selon la formule de Descartes, sans prendre aucun appui sur une révélation – ou prétendue révélation. Car si on croit que la vérité nous a été révélée, alors à quoi bon la chercher ? Or chercher la vérité est le travail du philosophe. »

On comprend dès lors son intérêt pour l’épicurisme, et sa traduction des LettresSentences et Maximes aux Presses Universitaires de France insiste sur la cosmologie et la théologie très particulière du philosophe du Jardin. Dieu est une hypothèse inutile, la compréhension matérialiste du monde constitué d’atomes et de vide, se mouvant selon le hasard et la nécessité, suffit à en rendre compte. Moralement l’hypothèse de Dieu est néfaste, car elle s’accompagne toujours de la superstition qui nous rend craintifs et de prêtres qui prétextant leur intercession entre le monde des mortels et le monde divin finissent toujours par profiter de la situation.

On retrouve cette défiance dans son amour pour Montaigne, notamment dans Montaigne et la philosophie Puf. Marcel Conche est sans conteste un de ceux qui a su promouvoir le caractère véritablement philosophique de l’ami d’Étienne De La Boétie, longtemps relégué à la littérature et au genre des Essais. En écrivant des essais, justement, Montaigne se garde de tout dogmatisme et l’on sait que son scepticisme modéré et rationnel s’est accompagné comme souvent dans ce cas de figure d’une très grande tolérance en un siècle de guerres de religions.

Métaphysiquement Marcel Conche nous invite à renouer avec la nature, la Physis des grecs. S’il pense avoir remplacé Dieu par la nature, il faut comprendre qu’il entend par là non cette nature dénaturée par la modernité qui l’oppose à la culture et à la technique, mais un principe englobant : « La physis grecque ne s’oppose pas à autre chose qu’elle-même. […] La physis est omni-englobante. » Cette nature, à l’instar de ce qu’en pensait Spinoza est infiniment créatrice, mais, fidèle en cela à Épicure, porté tout autant par la nécessité que par le hasard : « La nature avance en aveugle, comme le poète, elle improvise et on ne sait ce qu’elle fait qu’après qu’elle l’a fait. »

La question morale constitue l’autre pan majeur de la réflexion de Marcel Conche, notamment dans Le fondement de la morale, Puf, même si ses études d’Épicure ou sa traduction du Tao Te King attestent également d’une préoccupation à fonder une morale humaniste. Comme le faisait remarquer Sartre dans L’existentialisme est un humanisme il serait plus simple que dieu existe pour justifier une morale, mais pour un humanisme athée comment savoir en dehors d’une révélation ce qu’est une morale. On ne peut en rester à une forme de relativisme qui se contenterait de prendre ce que la société prône juste pour argent comptant, ni même en rester à des convictions personnelles. Marcel Conche vise ici particulièrement son ancien élève Andre Comte-Sponville. Ce derneir en effet a affirmé dans une éducation philosophique« le fascisme, le racisme,…, cela me dé-goûte, et si je me bats contre, ce n’est pas qu’une vérité les condamne objectivement, mais simplement parce que je n’en veux pas. » Ce à quoi Marcel Conche rétorque, amicalement mais non sans ironie « félicitons nous en ce cas que par chance il ait fait le bon choix. » Fidèle à son orientation (Puf), il entend fonder la morale à partir de ce qui fait l’essence même de la philosophie, la raison, dont Descartes nous affirme qu’elle est en chacun d’entre nous, celle que les grecs appelaient logos et qui seule invite au dialogue. Dès lors on peut la fonder « sur le simple fait que vous et moi pouvons dialoguer, et nous nous reconnaissons par là même comme également capables de vérité et ayant la même dignité d’êtres raisonnables et libres. Et une telle morale, impliquée dans tout dialogue, différente aussi bien des morales collectives que des éthiques particulières, a bien un caractère universel, puisque le dialogue avec n’importe quel homme est toujours possible, en droit. » 

Verbatim

« Aucune métaphysique ne peut reposer aujourd’hui sur ce socle emprunté à la religion que fut, pour Descartes, Kant ou Hegel, l’idée de Dieu. Puisqu’il s’agit de rendre compte de toutes choses finies, ce socle ne peut être que l’Infini – non pas une idée de l’Infini mais l’Infini lui-même qui nous cerne de toutes parts et que l’on nomme Nature. La doctrine « pour laquelle il n’existe rien en dehors de la Nature » est le « naturalisme ». C’est de la Nature (Physis) éternelle, omnigénératrice, omnienglobante, qu’il est ici question, et de la façon de la concevoir : non comme un ensemble qui peut être pensé en un (Menge ou Cantor), mais comme un ensemble qui ne peut être pensé en un (Vielheit). Car si la Nature est unique, elle n’est pas une. » Métaphysique

« Le temps, par son concept, est en nous. Mais nous sommes aussi « dans le temps » (Aristote). Car, avant les jours de notre vie, il y avait des jours (pour d’autres vies), et, après, il y en aura encore. Le temps nous est compté. Etre « dans le temps » ? n’avoir qu’une durée de vie limitée, une part de temps. Or, c’est là ce que la notion de  » destin  » a signifié, originellement, pour les Grecs : n’avoir qu’une part de temps. Le temps, la mort et le destin s’entre signifient. Qu’en est-il du temps si la mort est un événement « destinal » ? On montre que la condition pour qu’il y ait destin est l’absoluité du temps.

Mais qu’est-ce que le temps ? Et comment est-il possible de penser le temps ? Car le temps signifie la suite des « maintenant ». Or, il n’y a de suite que pour nous. Le temps pensé « se fonde sur la temporalité » (Heidegger). Mais le temps pensé est le temps nié. Le temps lui-même est indépendant de nous. Et quand, avec l’homme, disparaît la pensée du temps, reste le Temps. Le temps vrai, le temps du destin, est le temps de la nature. L’homme, adversaire du temps, invente la mémoire, l’histoire. Mais la nature a le dernier mot. » Temps et destin

« La créativité de la nature, son pouvoir générateur de mondes et de toutes sortes d’êtres viables, requièrent, pour être pensés, plus que le hasard et la nécessité démocritéens. La nature n’est créatrice que par ce qu’elle recèle en elle d’aléatoire. Ce qui a lieu n’est jamais complètement déterminé par ce qui a eu lieu. Entre le passé et l’avenir, d’innombrables traits de génie de la nature font à tout instant la différence. Grâce à la « déclinaison » de l’atome — propriété de vie qui s’ajoute aux propriétés mortes de l’atome de Démocrite —, la nature devient un champ infini d’initiatives, et son éternelle jeunesse peut être pensée » Épicure Lettres et maximes

« Les morales collectives s’expliquent mais sont sans justification universelle, chacune étant relative à une collectivité particulière, pour laquelle elle est simplement la morale « qu’il lui faut » (Durkheim). Les éthiques, ou déontologies particulières (éthique du journaliste, du médecin, etc.), ou arts du bonheur, dépendent de tel ou tel système particulier (celui de Spinoza, celui d’Épicure, etc.). Mais la morale des droits de l’homme peut être fondée universellement, non sur telle ou telle croyance, religion ou système, mais sur cet absolu qu’est le rapport de l’homme avec l’homme dans le dialogue. Les morales collectives et les éthiques valent dans la mesure où elles n’y contreviennent pas. » Le fondement de la morale

On retrouvera avec plaisir la voix, l’humour et la bienveillance de Marcel Conche dans la série d’entretiens avec Laure Adler disponibles sur le site de France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/hors-champs/marcel-conche-ou-la-philosophie-comme-pratique-de-la-sagesse-1-5-2356960

Outre les ouvrages mentionnés dans le corps de l’article, on retrouvera comment il vécut en philosophe dans 

– Épicure en corrèze, Stock

– Vivre et philosopher, réponses aux questions de Lucile Laveggi, Le livre de poche

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